La bande dessinee pour enfants en Russie occupe une place singuliere dans le paysage de l’edition jeunesse europeenne. Contrairement a la France ou a la Belgique, ou la BD s’est imposee des les annees 1930 comme un genre editorial autonome avec ses heros (Tintin, Spirou) et ses albums relies, la tradition russe a longtemps privilegie le format magazine. Les sequences en images, les histoires courtes illustrees et les comptines en vignettes se lisaient dans Murzilka, Vesyolye kartinki ou Pioner avant de trouver, bien plus tard, la forme de l’album independant.
Ce guide retrace cette histoire en trois temps : l’age d’or des magazines sovietiques de bande dessinee jeunesse, l’emergence d’une scene independante a partir des annees 2000, et les editeurs francais qui traduisent aujourd’hui une partie de cette production pour le public francophone.
Les racines sovietiques : la BD cachee dans les magazines
L’histoire de la BD russe jeunesse commence dans les pages des grands magazines pour enfants du XXe siecle. Le regime sovietique a investi massivement dans l’edition jeunesse des les annees 1920, en creant des structures editoriales comme Detskaya Literatura (Litterature pour enfants) et en publiant des millions d’exemplaires de magazines educatifs a prix tres bas. La bande dessinee y existait, mais sans jamais se revendiquer comme telle.
Le mot russe komiks, calque de l’anglais, etait considere comme une importation culturelle suspecte. Les autorites preferaient parler de risunok-rasskaz (histoire dessinee) ou de kartinki (images), termes plus neutres qui detachaient le format de son origine americaine. Cette querelle terminologique, anecdotique en apparence, a profondement marque la maniere dont la BD russe s’est structuree : au lieu de developper une industrie de l’album avec ses heros serialises et ses personnages de marque, l’edition sovietique a diffuse la BD comme un ingredient parmi d’autres dans une offre magazine globale.
Murzilka (depuis 1924) : le doyen des magazines russes
Murzilka est le plus ancien magazine jeunesse russe encore en activite. Fonde en mai 1924, il tire son nom d’un personnage emprunte a la litterature enfantine d’avant-guerre. Pendant plus d’un siecle, il a publie des nouvelles illustrees, des poemes, des reportages et des sequences dessinees dans un format proche de ce qu’on appellerait aujourd’hui de la BD courte. Des auteurs majeurs comme Samuel Marchak, Korney Tchoukovski et Agnia Barto y ont contribue.
Vesyolye kartinki (depuis 1956) : le magazine BD emblematique
Vesyolye kartinki, ou Joyeuses images en francais, voit le jour en 1956 sous la direction d’Ivan Semenov. C’est le magazine qui s’assume le plus clairement comme publication graphique pour les plus jeunes. Autour du groupe des Petits bonshommes joyeux (Vesyolye chelovechki) — Carandach le crayon, Samodelkin le bricoleur, Bouratino, Dunno, Tchipollino, Petrouchka — se deploie un univers de personnages recurrents qu’on retrouve album apres album, saison apres saison. Dans les annees 1960-1970, le magazine atteint des tirages de plusieurs millions d’exemplaires et devient une reference culturelle pour des generations.

Pioner, Koster et les autres
A cote de Murzilka et Vesyolye kartinki, d’autres titres ont contribue au format : Pioner (pour les plus grands, avec un ton plus engage), Koster (le feu de camp, publie a Leningrad) ou encore les magazines regionaux des republiques sovietiques. Chacun comportait sa rubrique d’histoires illustrees, souvent confiee a des illustrateurs qui travaillaient aussi pour l’animation ou l’album.
L’apres-1991 : effondrement et renaissance
La fin de l’URSS entraine une crise severe de l’edition jeunesse russe. Les tirages chutent, certains magazines disparaissent, d’autres changent plusieurs fois de proprietaire. Il faut attendre le milieu des annees 2000 pour qu’une scene BD russe independante commence a se structurer autour d’auteurs-illustrateurs, de festivals et de petits editeurs.
Boomfest et la nouvelle generation
Le festival Boomfest, lance a Saint-Petersbourg en 2007, joue un role central dans cette renaissance. Il accueille des auteurs russes et internationaux, organise des expositions et sert de vitrine a une generation d’auteurs forme apres 1991, influencee autant par la tradition graphique russe que par le manga japonais, la BD franco-belge et la scene americaine independante.
Des editeurs independants emergent
Parmi les editeurs qui ont porte cette renaissance, on peut citer Boumkniga a Saint-Petersbourg (BD pour adultes et jeunes adultes), Kompas Gid (litterature jeunesse contemporaine), le petit editeur Kostinsky et quelques structures associatives. Le paysage reste fragile, avec des tirages modestes et une distribution limitee, mais la qualite editoriale est souvent remarquable.
Cette nouvelle generation se distingue aussi par un rapport decomplexe a l’image. La pratique du carnet, du fanzine imprime a la main, du strip publie sur les reseaux sociaux russophones (VKontakte, Telegram) a cree une porosite entre travail amateur et production professionnelle. De nombreux auteurs publies aujourd’hui en album ont d’abord ete reperes en ligne, et certains continuent de publier en parallele des histoires courtes gratuites qui alimentent leur audience.

Andrey Kostinsky et les aventures graphiques contemporaines
Andrey Kostinsky est l’une des voix marquantes de la BD russe jeunesse contemporaine. Son travail autour du Petit chat (Kotyonok) a ete salue pour la sensibilite du trait, l’humour tendre et la construction narrative. Il incarne une generation d’auteurs qui ne veut plus choisir entre la tradition russe de l’album illustre et la forme sequentielle de la BD moderne : ses livres empruntent aux deux.
D’autres noms meritent attention : Varvara Pomidor, Evgeny Rodionov, Olga Lavrentieva, Alexey Iorsh, et de nombreux illustrateurs passes par les ecoles d’art de Moscou et Saint-Petersbourg. Leur travail est souvent visible d’abord sur les reseaux sociaux russophones avant de trouver le chemin de l’edition papier.
BD, manga et bande dessinee europeenne : la cohabitation des traditions
Le lecteur russe jeunesse d’aujourd’hui lit en general trois traditions en parallele. La tradition russe, avec ses racines dans Vesyolye kartinki et l’ecole graphique sovietique. La tradition manga japonaise, massivement presente depuis les annees 2000 grace a des editeurs comme Eksmo et Istari Comics. Et la tradition franco-belge, qui arrive par bribes avec des traductions d’Asterix, de Tintin ou du Petit Nicolas.
Cette triple influence produit une scene hybride ou les jeunes auteurs russes oscillent entre formats courts proches de l’histoire en images, romans graphiques inspires du manga et albums franco-belges classiques. Pour le lecteur francais habitue a la BD nettement delimitee, cela peut surprendre : un meme auteur russe peut publier un tout-petit format magazine, un album dessine au trait fin et un roman graphique ambitieux en quelques annees.
L’heritage graphique : Bilibine, Vasnetsov, Lebedev
On ne peut parler de BD russe pour enfants sans evoquer les illustrateurs qui ont defini le gout graphique russe au XXe siecle. Ivan Bilibine (1876-1942) et ses contes populaires. Iouri Vasnetsov (1900-1973) et ses animaux humanises. Vladimir Lebedev (1891-1967) et son atelier de Leningrad, qui a forme une generation entiere. Cet heritage reste present chez les auteurs contemporains, meme quand ils passent au format BD : la composition de page, le rapport image-texte, le choix des couleurs portent la trace de cette filiation.

Pour approfondir cette dimension graphique, voir notre guide sur les albums illustres russes, qui detaille l’ecole Bilibine et les traditions visuelles dont la BD russe herite.
Une pedagogie par l’image
Un autre trait specifique de la BD russe pour enfants tient a son cote pedagogique assume. Beaucoup d’histoires courtes publiees en magazine avaient explicitement une vocation educative : expliquer une science, transmettre une valeur morale, accompagner l’apprentissage de la lecture. Cette tradition se retrouve aujourd’hui chez des editeurs comme Kompas Gid ou dans les collections parascolaires russes qui utilisent la BD comme support didactique pour aborder l’histoire, la geographie ou les sciences naturelles.
Disponibilite en France : editeurs et ressources
Pour le lecteur francais, l’acces a la BD russe jeunesse passe par quelques canaux identifiables. Les editions Presque Lune ont publie plusieurs titres russes dans leur catalogue BD contemporaine. Fourmi Rouge travaille sur des projets de traduction. Ca et la publie ponctuellement des auteurs d’Europe de l’Est. L’Ecole des loisirs et MeMo restent plus orientes album illustre classique que BD sequentielle.
Les bibliotheques specialisees — le Centre de documentation de l’Inalco a Paris, la BULAC, les fonds slaves de la BNF — possedent des collections de magazines historiques (Murzilka, Vesyolye kartinki) consultables sur place. Pour les lecteurs russophones, les librairies russes parisiennes (Librairie du Globe, YMCA-Press) proposent ponctuellement des albums contemporains.
Pour les enfants qui decouvrent la culture russe a travers la lecture, voir aussi notre guide sur les magazines jeunesse russes qui retrace l’histoire de Murzilka, Vesyolye kartinki et de la presse enfantine.
Conclusion
La BD russe pour enfants n’est pas un genre marginal : c’est une tradition riche qui a juste pris une autre forme que la BD franco-belge. Elle est nee dans les magazines, a traverse un siecle d’histoire editoriale intense et trouve aujourd’hui, dans la scene independante post-2000, une forme album qui s’assume. Pour le lecteur francophone, c’est un territoire encore peu explore, qui gagne a etre decouvert aussi bien par la porte des classiques sovietiques que par celle des auteurs contemporains. Notre magazine continue de documenter cette scene a travers des fiches dediees, et nous esperons faire connaitre davantage ces oeuvres au public francais dans les annees a venir. Bonne exploration a chacun, parent comme enfant, dans ce continent graphique qui merite sa place aux cotes des grandes traditions europeennes et japonaises de la bande dessinee jeunesse.