Au-delà des albums illustrés pour tout-petits et des contes populaires traditionnels, la Russie a produit au XIXe et au XXe siècle une littérature jeunesse romanesque d’une richesse qui demeure largement méconnue en France. Les aventures de Dounno, Le magicien de la cité d’Émeraude, Cheburashka, Denis Korablev, Le Petit Cheval bossu : ces œuvres ont nourri l’imaginaire de plusieurs générations d’enfants soviétiques et continuent aujourd’hui de peupler la bibliothèque des familles russophones du monde entier. Pour un lecteur francophone, elles constituent un corpus complémentaire de la littérature jeunesse anglo-saxonne ou française, avec ses propres codes, ses propres humeurs et ses propres héros.

Ce guide présente les principaux auteurs de la littérature jeunesse russe moderne, du milieu du XIXe siècle a aujourd’hui, leurs œuvres marquantes, les éditions françaises disponibles, et les ponts possibles avec les contes populaires et la poésie évoqués dans nos autres guides.

Piotr Ersov et Le Petit Cheval bossu : le pont entre conte et roman

Piotr Ersov (1815-1869) publie en 1834, à dix-neuf ans seulement, le Petit Cheval bossu (Konek-Gorbunok), conte-poème en vers qui devient immédiatement un classique. Inspiré du folklore russe, le texte raconte les aventures d’Ivan, troisième fils simplet d’un paysan, qui s’allie a un petit cheval magique bossu pour affronter le tsar et accomplir trois tâches impossibles : ramener la plume de l’oiseau de feu, la Tsar Demoiselle, et plonger dans l’eau bouillante.

Une œuvre charnière

Ersov occupe une place particulière dans la littérature jeunesse russe : son texte fait le pont entre le conte populaire traditionnel et le récit littéraire moderne. Écrit en tétramètres tetracatalectiques, le Petit Cheval bossu est mémorisé aujourd’hui encore par les écoliers russes comme les contes de Pouchkine. Il a donné lieu a un ballet (Rodion Chtchedrine, 1955) et plusieurs adaptations cinématographiques. Voir notre fiche sur le Petit Cheval bossu d’Ersov.

Anton Tchekhov et la nouvelle pour enfants

Anton Tchekhov (1860-1904), maître incontestable de la nouvelle russe, a écrit plusieurs récits destinés aux jeunes lecteurs ou adoptés par eux au fil du temps. Kachtanka (1887), l’histoire d’une petite chienne perdue qui rejoint un cirque ambulant avant de retrouver son premier maître, reste un classique de la littérature jeunesse russe. La nouvelle est d’une délicatesse psychologique remarquable : Tchekhov traite l’animal comme un personnage à part entière, avec doutes, rêves, attachements contradictoires.

Vanka Jukov (1886), courte nouvelle sur un jeune apprenti maltraité qui écrit a son grand-père pour le supplier de le ramener au village, est un autre texte régulièrement inclus dans les programmes scolaires russes. Ces nouvelles pour enfants, écrites sans condescendance par l’un des plus grands écrivains russes, préparent les jeunes lecteurs au passage vers la littérature adulte. Voir notre fiche sur Kachtanka de Tchekhov.

Nikolaï Nosov et la trilogie de Dounno

Nikolaï Nosov (1908-1976) est l’auteur soviétique le plus lu par les enfants russes de six a douze ans. Sa trilogie des aventures de Dounno (Neznaika, littéralement “ne-sait-pas”) est une œuvre inventive, riche, drôle, à la fois récit d’aventure, satire sociale légère et fantaisie scientifique.

Les trois volumes

Le premier tome, Les aventures de Dounno et de ses amis (Priklioucheniya Neznaïki i ego druzei, 1954), découvre la Ville Fleurie peuplée de tout petits personnages (coréens de 7 centimètres), leurs métiers, leurs conflits, et les frasques de Dounno qui tente de devenir musicien, peintre, poète et aéronaute sans aucun talent. Le deuxième tome, Dounno dans la ville du Soleil (Neznaïka v Solnechnom gorode, 1958), présente une utopie urbaine plus élaborée. Le troisième, Dounno sur la Lune (Neznaïka na Lune, 1965), est une satire du capitalisme (par opposition a la société socialiste de la Ville Fleurie) dans lequel Dounno et ses amis découvrent l’économie, les spéculateurs, les publicités et les prisons.

Un texte a plusieurs niveaux

La trilogie Nosov se lit a plusieurs niveaux : aventure pure pour les enfants de 6-8 ans, critique sociale légère et humour pour les 9-12 ans. Les parents russes lisent le troisième tome à leurs enfants pour aborder des questions économiques. Les traductions françaises sont disponibles chez Le Sorbier (collection Le cabinet des lettres), bien que l’édition complète soit devenue rare. Voir notre fiche sur Dounno de Nosov.

Illustration évoquant littérature jeunesse russe (1)

Alexandre Volkov et la cité d’Émeraude

Alexandre Volkov (1891-1977), professeur de mathematiques devenu écrivain, publie en 1939 le Magicien de la cité d’Émeraude (Volchebnik Izumrudnogo goroda), adaptation libre du Wonderful Wizard of Oz de L. Frank Baum (1900). Loin d’être une simple traduction, Volkov s’approprie l’univers, renommé les personnages (Dorothy devient Elli, le magicien Goudvin, l’épouvantail Strachila) et y ajouté sa touche stylistique.

Une saga originale en six volumes

Ce qui distingue Volkov de Baum, c’est la suite qu’il donne au récit initial. Entre 1963 et 1982, Volkov publie cinq volumes supplementaires totalement originaux : Ourfin Jious et ses soldats de bois (1963), Les sept rois souterrains (1964), Le dieu de feu des Marrans (1968), La nuit jaune (1970) et Les secrets du cheteau abandonne (1982). La saga complète suit Elli puis sa fille Annie sur plusieurs générations, dans un monde magique entièrement reconstruit par Volkov.

Pour les enfants russes soviétiques, Volkov était leur Baum : le Magicien d’Oz d’origine n’était pas traduit avant 1991. Les éditions françaises ont tardivement rattrape ce corpus : Gallimard Jeunesse a édité plusieurs volumes en Folio Junior dans les années 1990-2000. Voir notre fiche sur Le magicien de la cité d’Émeraude.

Édouard Ouspenski : Cheburashka et Prostokvachino

Édouard Ouspenski (1937-2018) est l’un des derniers grands auteurs soviétiques pour enfants et l’un des plus inventifs. Ingenieur aeronautique de formation, il bascule vers la littérature jeunesse en 1966 avec l’invention de Cheburashka, petit animal inconnu arrivé en Russie dans une caisse d’oranges importees. L’album Gena le crocodile et ses amis (Krokodil Gena i ego druzya, 1966) associe Cheburashka au crocodile Gena et a une vieille dame mechante nommee Chapokliak.

La naissance d’une icone culturelle

Cheburashka devient rapidement une figure centrale de la culture soviétique enfantine, notamment grâce aux films d’animation en stop-motion de Roman Katchanov réalisés entre 1969 et 1983. Le personnage transcende le livre pour devenir une mascotte nationale : il sera mascotte officielle de l’équipe olympique russe en 2004, puis des suites d’animation seront produites en co-production avec le Japon dans les années 2000. Voir notre fiche sur Cheburashka d’Ouspenski.

Prostokvachino et l’humour familial

Les trois de Prostokvachino (Troe iz Prostokvachino, 1973) est l’autre grand succès d’Ouspenski. Un petit garçon citadin surnommé Oncle Fiodor (car trop serieux pour son âge) fugue avec un chat parlant très cynique nomme Matroskine et un chien naïf appele Charik, pour s’installer dans une isba abandonnee du village de Prostokvachino. La série — plusieurs volumes, adaptations animées célèbres — est un chef-d’œuvre d’humour familial soviétique, jouant avec la tension ville/campagne, parents/enfants, bureaucratie/ingeniosite.

Viktor Dragounski : Denis Korablev, le roi des farceurs

Viktor Dragounski (1913-1972), comedien et clown de formation, publie à partir de 1959 les Histoires de Denis (Denikiny rasskazy), recueil de courtes nouvelles inspirées de son fils Denis. Le narrateur y raconte a la première personne les peripeties quotidiennes d’un petit garçon moscovite des années 1960 : l’école, les copains, la première amoureuse, les betises avec son père, les épisodes embarassants.

Un realisme tendre

Le charme de Dragounski tient a son realisme tendre. Contrairement aux contes merveilleux, aux utopies soviétiques de Nosov ou aux fantaisies d’Ouspenski, Denis est un enfant ordinaire dans un Moscou ordinaire. L’émotion nait de la justesse des situations (la semoule qu’on jette par la fenêtre, le téléphone qui sonne mal, la première dispute avec un ami). Dragounski est souvent comparé a l’américain Beverly Cleary ou au français Daniel Pennac pour ce talent de capter le monde enfantin sans le travestir.

Les éditions des Éléphants et l’École des loisirs ont publié plusieurs sélections des histoires de Denis en français. Voir notre fiche sur Denis de Dragounski.

Illustration évoquant littérature jeunesse russe (2)

La nouvelle génération post-soviétique

Après la chute de l’URSS en 1991, la littérature jeunesse russe a connu une reconstruction lente mais feconde. Plusieurs auteurs contemporains ont émergé dans les années 2000-2020, portés par de nouvelles maisons d’édition indépendantes comme Samokat (fondée en 2003) et KompasGid.

Nina Dashevskaya et l’école contemporaine

Nina Dashevskaya (née en 1979), violoniste de formation, écrit depuis 2010 des romans pour adolescents qui croisent musique, amitie et expérience urbaine contemporaine (Je suis la remplacante, Des jours perdus). Laureate du prix Mikhalkov et du prix Chukovsky, elle est l’une des voix les plus respectees de la nouvelle génération. Artour Guivargizov (ne en 1965) renouvelle la poésie absurde pour enfants, heritier direct de Kharms et de l’OBERIOU. Marina Boroditskaya, Andreï Oussatchev, Sergueï Makhotine sont d’autres figures actives du champ contemporain.

Un ecosysteme éditorial renouvele

L’école russe contemporaine se distingue par un traitement plus frontal des réalités de l’enfance d’aujourd’hui : écrans, divorces, migrations, précarité urbaine. Les éditions Samokat ont notamment publié des traductions d’auteurs étrangers de premier plan (scandinaves, germaniques) et promu une ligne éditoriale graphique exigeante, inspirée des meilleures maisons européennes. Ce mouvement post-soviétique renoue avec l’excellence éditoriale soviétique des années 1920-1930 sans en reprendre l’orthodoxie idéologique.

Les éditions françaises disponibles

Les traductions françaises de la littérature jeunesse russe restent eparses mais quelques éditeurs maintiennent un corpus accessible. L’École des loisirs publie Ouspenski (Cheburashka, Prostokvachino) et certains Nosov. Les Éditions des Éléphants ont édité Dragounski (Denis, le roi des farceurs) et plusieurs contemporains. Le Sorbier a publié Nosov dans les années 1980-1990. Gallimard Jeunesse a édité Le magicien de la cité d’Émeraude de Volkov en Folio Junior. MeMo et Circonflexe editent occasionnellement des textes russes.

Pour les familles russophones ou en voie de bilinguisme, la Librairie du Globe et YMCA-Press à Paris proposent des éditions originales russes, utiles pour la transmission de la langue. Ces livres completent naturellement les univers découverts via les albums illustrés, la poésie pour enfants et les contes populaires. La lecture partagée parent-enfant est aussi un outil de bien-être familial documente : le magazine combattreladepression.com aborde la bibliotherapie douce et les rituels du soir comme supports du lien intergenerationnel.

Conclusion

La littérature jeunesse russe moderne est un continent peu explore par le lecteur francophone. De Tchekhov a Dashevskaya, en passant par Nosov, Volkov, Ouspenski et Dragounski, elle offre une diversité de tons, de styles et de situations narratives qui la rend complémentaire des traditions anglo-saxonnes et françaises. Elle constitue aussi, pour une famille, un support precieux de lecture partagée : ses personnages et ses univers font des héros transgenerationnels que les grands-parents et les parents russophones reconnaissent et transmettent naturellement. Notre magazine continue de documenter chaque œuvre fiche par fiche.