La poésie pour enfants occupe en Russie une place que peu de cultures européennes lui accordent. Récitée a voix haute des le berceau, apprise par cœur a l’école maternelle, transmise de génération en génération dans les familles, elle constitue un patrimoine commun qui traverse les époques politiques sans s’eroder. Korney Tchoukovski, Samuel Marchak, Agnia Barto, Daniel Kharms, Boris Zakhoder : ces cinq noms resument un siècle de création poétique jeunesse d’une densite et d’une qualité littéraire exceptionnelles.

Ce guide retrace l’histoire de la poésie pour enfants en Russie du tournant du XXe siècle a aujourd’hui, présente les grandes figures et leurs œuvres majeures, décrit les différences entre les écoles de Saint-Petersbourg et de Moscou, et liste les traductions françaises disponibles pour les familles francophones qui souhaitent faire découvrir cette littérature à leurs enfants.

Korney Tchoukovski, le roi incontestable de la comptine

Korney Tchoukovski (1882-1969) est le poète le plus lu en Russie depuis pres d’un siècle. Son nom evoque immédiatement une galerie de textes qui se recitent par cœur dans toutes les familles russophones : Moidodyr (1923), l’histoire du lavabo qui s’enfuit devant un enfant sale ; Mouha-Tsokotoukha (1924), la mouche qui invite tous les insectes a son mariage ; Aibolit (1929), le docteur bienveillant qui traverse l’Afrique pour soigner les animaux malades ; Téléphone (1926), série de coups de fil absurdes reçus par un narrateur debord ; Barmaley (1925), le pirate africain ; Le cafard énorme (Tarakanichtche, 1921), ou un insecte fanfaron terrorise la forêt entière avant d’être avale par un moineau.

Une poésie conque pour la voix

Ce qui frappe chez Tchoukovski, c’est la qualité rythmique de sa poésie. Les vers sont courts, souvent tetrasyllabiques, les rimes appuyees, les repetitions nombreuses. Le texte est pense pour être dit a voix haute, et c’est d’ailleurs ainsi qu’il s’est transmis : les enfants russes apprennent Moidodyr avant même de savoir lire. La langue de Tchoukovski est riche en onomatopees, en personnages expressifs et en retournements narratifs qui maintiennent l’attention même des tout-petits.

Un poète erudit et polyvalent

Avant de devenir le plus grand poète jeunesse russe, Tchoukovski était un critique littéraire reconnu, un traducteur (de Whitman, Kipling, Wilde) et un historien de la littérature. Son livre De deux a cinq (1928), véritable traite sur le langage enfantin, reste une référence pour les pedagogues. Cette double culture explique sans doute la densite littéraire de ses comptines, bien loin des textes infantilisants qui peuplent souvent le genre.

Voir notre fiche détaillée sur Moidodyr de Tchoukovski.

Illustration évoquant poésie jeunesse russe (1)

Samuel Marchak, le lyrisme classique

Samuel Marchak (1887-1964) incarne une autre facette de la poésie jeunesse russe : plus lyrique, plus classique, plus sobre. Traducteur génial de Shakespeare, Robert Burns, William Blake et des ballades anglaises, Marchak transporte dans ses textes pour enfants une élégance metrique et un sens de la composition qui font de ses œuvres des classiques au même titre que les poèmes adultes.

Les œuvres majeures de Marchak

Douze mois (1942), pièce en vers devenue conte universel, raconte l’histoire d’une petite fille envoyée chercher des perce-neige en plein hiver et qui rencontre les douze mois de l’année réunis autour d’un feu. La maison du chat (1922), fable sur la solidarite et l’orgueil. Le chat bête (Glupyi myshonok, 1923), histoire d’une souris que différents animaux bercent avec leurs voix. Bagages (1926), enumeration comique des affaires d’une dame voyageuse. Où a diner le moineau ? (1955), parcours zoologique humoristique.

Marchak pedagogue

Dans l’entre-deux-guerres, Marchak dirige les éditions pour enfants Detskaya Literatura de Leningrad, poste depuis lequel il lance ou publie la plupart des grands poètes du groupe OBERIOU (Kharms, Vvedenski) et fait illustrer les textes par Vladimir Lebedev, chef de file d’une école graphique constructiviste. Marchak est ainsi autant un créateur qu’un decouvreur et un mecene de la poésie jeunesse soviétique.

Voir notre fiche sur Douze mois de Marchak.

Agnia Barto et les comptines pour tout-petits

Agnia Barto (1906-1981) occupe une place a part dans ce pantheon : elle est la poète des très jeunes enfants, celle qu’on lit des 18 mois, celle dont les comptines de quatre vers se memorisent en une écouté. Son recueil Les joujoux (Igruchki, 1936) rassemble les plus célèbres : le petit lapin qu’on a laissé sous la pluie, le cheval de bois qu’on aime toujours malgré les accrocs, le taureau qui marche sur la planche en tremblant, le camion et ses passagers.

Un art de la simplicite

Barto écrit des textes de huit a seize vers, très concrets, ancres dans le quotidien de l’enfant russe d’avant la télévision : le bac a sable, la cour d’immeuble, la poupee, les bêtes de la ferme. Son cycle Nos amis (Moï drug, 1966) met en scène les relations entre frères et sœurs, les petits drames de cour d’école. Le ton est tendre sans être mievre, drôle sans être moqueur. La force de Barto est d’écrire du point de vue de l’enfant, sans condescendance.

Une popularite transgenerationnelle

Les comptines de Barto sont enseignees dans toutes les écoles maternelles russes et ukrainiennes depuis les années 1940. Les parents et grands-parents les connaissent par cœur et les transmettent naturellement. Cette popularite, qui n’a jamais faibli depuis quatre-vingts ans, fait de Barto une référence incontournable des premières lectures.

Illustration évoquant poésie jeunesse russe (2)

Voir notre fiche sur Nos amis d’Agnia Barto.

Daniel Kharms et la poésie absurde OBERIOU

Daniel Kharms (1905-1942) appartient au groupe OBERIOU (Association de l’art reel), collectif d’avant-garde leningradois fonde en 1928 qui regroupait des poètes experimentaux (Alexandre Vvedenski, Nikolaï Zabolotski, Igor Bakhterev). Interdits de publication pour adultes à partir de 1930, plusieurs membres de l’OBERIOU se replient sur la poésie jeunesse, acceptee par les autorités.

Une absurdite formatrice

Kharms écrit pour les enfants des textes aux situations incongrues : Le vieux chasseur qui poursuit une alouette deraisonnable, Un homme est sorti de chez lui (1937) dont le personnage disparaît mysterieusement dans la forêt. Les poèmes jouent sur les ruptures de logique, les repetitions hypnotiques, les enumerations grotesques. Sans faire explicitement de la philosophie, Kharms initie les enfants russes a une forme de pensee oblique, a l’idée que le monde peut être regarde autrement que comme une machine bien huilee.

Arrete en 1941 puis mort en 1942 dans l’hopital psychiatrique d’une prison de Leningrad assiegee, Kharms est longtemps reste censure. Son œuvre complète n’a été réunie qu’a partir des années 1990. Pour un lecteur d’aujourd’hui, ses comptines restent d’une fraicheur intacte.

Boris Zakhoder, traducteur et poète

Boris Zakhoder (1918-2000) a marqué la culture jeunesse russe soviétique par ses traductions-adaptations de classiques étrangers : Winnie l’ourson d’A.A. Milne, Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll, Peter Pan de James Barrie, Mary Poppins de P.L. Travers. Ses versions russes, très libres et extremement poétiques, ont fixe dans l’imaginaire russe des générations entières la figure de Vinni Poukh (Winnie) et de ses amis.

Illustration évoquant poésie jeunesse russe (3)

Une œuvre originale

Au-delà des traductions, Zakhoder a écrit ses propres recueils de poésie jeunesse : Sur l’arrière-cour (Na zadnei dvore), Les alphabets rigolos, des fables en vers. Son style, plein d’humour et de jeux de langue, combine influence britannique (Edward Lear, A.A. Milne) et tradition orale russe. Il est considéré comme l’un des derniers grands poètes jeunesse soviétiques de la seconde moitie du XXe siècle.

10 poèmes russes incontournables à lire aux enfants

Constituer une première anthologie familiale ne demande pas de chercher loin. Ces dix poèmes couvrent un siècle de création et s’adressent à toutes les tranches d’âge, de la première année jusqu’à l’adolescence.

1. Aibolit de Tchoukovski (3 à 6 ans) — Le docteur Aïbolit qui traverse l’Afrique en courant pour soigner les animaux malades est l’un des récits poétiques les plus dynamiques de la littérature jeunesse mondiale. Le rythme haché, les répétitions, l’énergie de course : un texte qui se lit debout.

2. Mouha-Tsokotuha de Tchoukovski (4 à 7 ans) — La mouche qui invite tous les insectes à son mariage et se retrouve capturée par une araignée avant d’être sauvée par un moustique chevaleresque. Une fête narrative avec une structure dramatique claire.

3. Le Téléphone de Tchoukovski (4 à 7 ans) — Série de coups de fil absurdes reçus par un narrateur épuisé. Un exercice de diction parfait et un texte comique pur, accessible à la lecture à haute voix dès 4 ans.

4. Mes jouets d’Agnia Barto (2 à 5 ans) — Le cycle de comptines de quatre vers sur l’ours oublié sous la pluie, le taureau qui se balance, le lapin abandonné. Mémorisable en une ou deux lectures, avec une douceur émotionnelle rare.

5. Qui dit quoi de Samuel Marchak (3 à 5 ans) — Randonnée animale musicale, idéale pour apprendre les sons des animaux en russe. Un alphabet sonore déguisé en poème.

6. Le Petit Lapin de Tchoukovski (4 à 6 ans) — Récit court d’un lapin en danger sauvé par la bonté des animaux de la forêt. Parfait pour une lecture du soir.

7. Le Crocodile de Tchoukovski (5 à 7 ans) — Premier long poème narratif de Tchoukovski, dont un crocodile déambule dans Saint-Pétersbourg. Quinze minutes de lecture avec péripéties.

8. À l’ours confisèrent le piano de Samuel Marchak (6 à 8 ans) — Fable musicale courte et drôle sur un ours que l’on prive de son instrument. Une entrée naturelle vers la musique.

9. Oncle Stëpa de Sergueï Mikhalkov (6 à 10 ans) — Le personnage du très grand milicien débonnaire, toujours prêt à aider, est un héros transgénérationnel de la poésie soviétique pour enfants. Long poème narratif en plusieurs épisodes.

10. Décembre de Boris Pasternak (12 ans et plus) — Non destiné à l’enfance mais souvent lu en famille lors des fêtes du Nouvel An russe. Une initiation naturelle à la poésie adulte par la saison.

Comment faire aimer la poésie russe à son enfant

La transmission de la poésie russe en famille ne passe pas par les exercices scolaires mais par des pratiques quotidiennes simples qui ont fait leurs preuves sur plusieurs générations.

La première méthode est la lecture à voix haute accentuant le rythme. Les poèmes de Tchoukovski et Marchak sont écrits pour être récités, pas simplement lus silencieusement. Exagérer le balancement rythmique — presque chanter — aide les jeunes enfants à capter la musique du texte avant de comprendre tous les mots.

La deuxième est la mémorisation collective par petites portions. Choisir un poème court chaque mois — une comptine de Barto, un quatrain de Marchak — et le répéter en famille jusqu’à ce que tout le monde le sache par cœur. Ce rituel, commun dans les familles russophones, crée un répertoire commun transmis de génération en génération.

La troisième est le visionnage des dessins animés Soyuzmultfilm adaptés des poèmes. Mouha-Tsokotuha, Aibolit, Moidodyr existent tous en version animée classique des années 1950-1970. Voir le poème animé avant ou après la lecture renforce l’ancrage mémoriel et rend le texte vivant visuellement. Ces courts-métrages sont disponibles gratuitement sur la chaîne YouTube officielle de Soyuzmultfilm.

Pour les familles qui souhaitent aller plus loin dans l’écoute, YouTube propose des récitations par de grands acteurs russes — Oleg Tabakov, Innokenty Smoktunovsky — sur des chaînes dédiées. Entendre ces textes portés par une voix professionnelle est en soi une éducation sonore.

La poésie orale dans la famille russe

Au-delà des textes et des éditeurs, la poésie jeunesse russe est avant tout une pratique familiale vivante. Les parents russes recitent encore aujourd’hui Moidodyr au bain, Aibolit quand l’enfant est malade, Les joujoux de Barto en habillant le petit. Cette transmission orale n’a rien d’un exercice scolaire : elle fait partie du quotidien, comme on chante en France Pomme de reinette ou Au clair de la lune.

Les écoles maternelles russes (detskiy sad) font apprendre chaque année des dizaines de poèmes, avec des recitations publiques pour les grandes fêtes : Anne Nouvelle, 8 mars (fête des mères), fin de l’année scolaire. Cette pratique structure la mémoire littéraire des enfants russes bien avant qu’ils n’abordent la prose ou les contes. Elle explique aussi la longevite culturelle d’œuvres qui ont plus de quatre-vingts ans.

Les éditions françaises de la poésie jeunesse russe

Les traductions françaises de cette poésie restent eparses mais quelques éditeurs maintiennent un corpus accessible. L’École des loisirs a traduit Moidodyr et Téléphone de Tchoukovski, ainsi que Douze mois de Marchak. Les éditions MeMo ont publié plusieurs ouvrages centres sur les illustrateurs soviétiques (Vladimir Lebedev, notamment Le cirque), avec des textes de Marchak. Les Éditions des Éléphants ont proposé des éditions bilingues et des sélections de Barto.

Pour les familles russophones ou en voie de bilinguisme, les librairies russes de Paris (Librairie du Globe rue de Buci, YMCA-Press rue Mayet) proposent des éditions originales et des recueils bilingues, utiles pour travailler la langue avec l’enfant. Les albums illustrés russes offrent souvent une transition naturelle vers la poésie, les grands recueils de Tchoukovski et Marchak etant historiquement édités avec des illustrations pleine page. Pour approfondir la réception française des auteurs russes traduits, le magazine prix-russophonie.fr documente le Prix de la Russophonie et le travail des traducteurs littéraires.

Conclusion

La poésie pour enfants en Russie est un art à part entière, porte par des figures majeures du XXe siècle dont plusieurs auraient pu être reconnues comme grands poètes adultes si la censure et l’époque n’en avaient décidé autrement. Tchoukovski, Marchak, Barto, Kharms et Zakhoder offrent un corpus d’une richesse considerable, encore largement a découvrir pour le lecteur francophone. Notre magazine documente ce patrimoine fiche par fiche. Pour poursuivre, découvrez notre panorama des contes populaires russes et notre guide de la littérature jeunesse russe moderne.