Écrit en 1921 dans la precipitation d’une nuit, publie deux ans plus tard en 1923, Moidodyr est le poème narratif le plus célèbre de la littérature jeunesse russe. Korney Tchoukovski y met en scène un garçon sale qui voit ses objets fuir de lui — sa couverture, son drap, son oreiller — avant d’être confronte au tout-puissant Moidodyr, chef des lavabos et commandant en chef des serviettes. La course-poursuite qui s’ensuit dans les rues de la ville est devenue la scène fondatrice d’une comptine hygienique transmise de génération en génération.

Ce poème de 500 vers environ appartient a cette famille rare d’œuvres que les enfants russophones memorisent sans effort. Sa réussite tient autant a son rythme trochaique enleve qu’a l’invention lexicale de Tchoukovski, capable de faire entrer le vocabulaire quotidien (savon, brosse a dents, eau) dans une epopee miniature. La fiche qui suit resume l’histoire, situe Tchoukovski dans son siècle, détaillé les éditions françaises disponibles et donne quelques repères pour accompagner la lecture partagée.

L’histoire en bref

Un garçon se reveille un matin et constate avec horreur que ses objets l’abandonnent. La couverture s’enfuit, le drap s’envole, l’oreiller saute comme une grenouille. Toutes les choses de la maison, indignees par sa salete, desertent. Soudain, du lavabo de sa mère surgit un personnage immense au ventre bombe : Moidodyr, le commandant supreme des lavabos. Il interpelle l’enfant, lui reproche son visage noir de suie, ses mains sales, et declenche contre lui une armee d’objets de toilette — brosses, savons, eponges — qui le poursuivent dans les escaliers, dans la rue, jusque sur le boulevard.

Le garçon s’enfuit, cherche refuge, mais les savons le rattrapent. Un crocodile (personnage recurrent chez Tchoukovski) entre en scène, avale l’eponge et menace de devorer l’enfant s’il ne se lave pas. Terrifie, le petit sale accepte enfin le savon, se frotte, brille de proprete. Les objets reviennent, Moidodyr l’embrasse, et le poème se conclut sur une loi universelle : gloire au savon parfume, gloire a l’eau, gloire aux enfants propres.

L’auteur

Korney Ivanovitch Tchoukovski (1882-1969), de son vrai nom Nikolaï Vassilievitch Kornieïtchoukov, est l’écrivain pour enfants le plus lu du XXe siècle en Russie. Ne à Saint-Pétersbourg d’un père disparu et d’une mère paysanne, il est autodidacte. Critique littéraire redoute avant la revolution de 1917, il se tourné dans les années 1910-1920 vers la littérature enfantine, revolutionnant un genre alors domine par la sentimentalite.

Illustration évoquant moidodyr tchoukovski (1)

Son œuvre compte une dizaine de poèmes narratifs qui constituent le socle de la bibliothèque de tout enfant russe : Crocodile (1917), Moidodyr (1923), Les cafards (1921), Aibolit (1929, le bon docteur Aibolit), Mouha-Tsokotoukha (1924, la mouche-ziziz), Téléphone (1926). Il a aussi traduit en russe Walt Whitman, Mark Twain, Oscar Wilde, Kipling et Daniel Defoe. Auteur d’une célèbre étude sur le langage enfantin (De deux a cinq, 1928), il a theorise le rythme, l’invention lexicale et la logique poétique des tout-petits. Sa longevite éditoriale — plus de 50 ans de publications sans interruption — en fait le parrain officieux de la littérature jeunesse soviétique.

Ce qui rend ce livre indispensable

Moidodyr fonctionne d’abord par son rythme. Tchoukovski a theorise dans De deux a cinq ce qu’il appelle les commandements pour les poètes enfantins : le rythme doit être marqué, les images doivent être graphiques, le texte doit pouvoir être chante, les verbes doivent dominer les adjectifs. Moidodyr applique tous ces principes a la perfection. Chaque vers avance avec un tempo musical qui porte l’attention même quand le vocabulaire depasse les compétences de l’enfant. C’est pourquoi un petit de 3 ans peut suivre un poème de 500 vers sans se lasser.

Le deuxième atout du poème est son personnage central. Moidodyr n’est pas un parent qui gronde, c’est une figure surnaturelle, un roi des lavabos, un commandant en chef qui incarne la discipline sans la personnaliser. L’enfant peut projeter sa culpabilite sur un être imaginaire, ce qui desamorce la honte. Par ailleurs, la morale finale — la proprete est une fête — est formulee positivement, comme une célébration, jamais comme une menace. Gloire au savon parfume : l’injonction hygienique devient un hymne.

Le troisième atout est pedagogique. Le poème permet de nommer les objets du quotidien (lavabo, savon, eponge, serviette, brosse a dents) dans une trame narrative qui les rend mémorables. Des générations d’orthophonistes et d’institutrices russes ont utilisé Moidodyr pour le travail sur l’articulation, la mémoire auditive et l’enrichissement lexical. Le texte a aussi été adapte en dessin animé par Ivan Ivanov-Vano (1939), puis par Boris Stepantsev en 1954 — les versions animées prolongent l’univers du livre sans jamais le concurrencer.

Illustration évoquant moidodyr tchoukovski (2)

Éditions françaises disponibles

Moidodyr a connu plusieurs traductions en français. L’École des loisirs a publié une version dans les années 1970 sous le titre Le Grand Lavabo, traduction en prose qui préservé l’histoire mais perd une partie de la musicalité. Les éditions MeMo, spécialisées dans la réédition d’albums soviétiques (collection Les grands albums), ont proposé des reimpressions d’éditions illustrées par Vladimir Souteev. Albin Michel jeunesse a aussi publié des anthologies de Tchoukovski avec Moidodyr en pièce centrale.

Les éditions bilingues français-russe sont plus rares mais se trouvent dans les librairies spécialisées comme la Librairie du Globe à Paris ou YMCA-Press. Pour les parents russophones, les éditions russes de Detskaya Literatura et Machine illustrées par Alexei Kanevski restent les références. La version illustrée par Iouri Annenkov (1923, première édition) est aujourd’hui introuvable dans le commerce mais consultable en bibliothèque patrimoniale (BnF, Inalco).

A quel âge le lire

Des 18 mois en lecture partagée pour les passages les plus musicaux. Vers 3 ans, l’enfant suit l’intrigue complète et mémorisé les strophes-refrains. Vers 5-6 ans, il peut commencer a lire seul les passages courts. Autonomie complète de lecture vers 7 ans, quand il peut dechiffrer les rimes et apprécier les jeux de mots. Pour un enfant qui apprend le russe, Moidodyr est un texte accessible des 4-5 ans en version bilingue, même si la richesse lexicale reste un defi pour les apprenants tardifs.

Moidodyr se prete particulierement aux lectures rituelles du soir avant le bain — la situation narrative rejoint le quotidien familial et transforme la corvee d’hygiene en référence ludique partagée.

Pour prolonger

Après Moidodyr, la suite naturelle dans l’œuvre de Tchoukovski est Aibolit (le bon docteur qui soigne les animaux), puis Téléphone (1926, dialogue absurde entre un homme et les animaux qui l’appellent). Pour rester dans la poésie jeunesse russe, les poèmes courts d’Agnia Barto offrent un registre plus quotidien et plus bref, accessible des 18 mois. Les contes populaires collectés par Afanassiev (disponibles dans le guide des contes populaires russes) prolongent l’univers merveilleux dans un registre folklorique plus ancien.

Le poème de Tchoukovski a connu plusieurs adaptations en dessin animé soviétique, dont une version très diffusée aux studios Soyuzmultfilm. Pour situer ces adaptations dans l’histoire de l’animation russe pour enfants, voir notre classement des 25 meilleurs dessins animés russes par âge.