Quand on demande a un Russe quel est le premier poeme qu’il a appris dans sa vie, la reponse est presque toujours la meme : un texte d’Agnia Barto. Les cycles courts qu’elle a publies a partir de 1936 — notamment Les jouets (Igrouchki) et Nos amis — constituent le socle poetique de toute l’enfance russe et sovietique. Des poemes de quatre a huit vers, aux rimes simples, aux images concretes : le petit taureau qui se balance, l’ourson auquel on a arrache la patte, le petit chien perdu, le lapin mouille. Aucun enfant russe de 3 ans ne traverse son enfance sans les avoir entendus, recites, memorises.

Cette fiche est un portrait croise — celui des poemes et celui de leur autrice. Elle revient sur la genese des cycles, situe Barto dans la poesie jeunesse russe du XXe siecle, detaille le style et la reception de l’oeuvre, et donne des pistes pour l’aborder en francais comme en russe. A l’age ou l’enfant commence a parler, Barto offre le premier pont entre le langage quotidien et le monde de la poesie.

L’histoire en bref

Contrairement aux autres fiches de cette serie, Barto n’a pas ecrit une oeuvre unique a resumer mais plusieurs centaines de poemes courts repartis en cycles thematiques. Le plus celebre, Les jouets (Igrouchki, 1936), comporte une vingtaine de petits textes qui parlent chacun d’un jouet ou d’un animal en peluche : Bycok le petit taureau qui soupire en avancant sur une planche, Michka l’ourson auquel on a arrache la patte mais qu’on aimera toujours, Zaika le petit lapin oublie sous la pluie par sa maitresse, Mjaish le ballon rouge qui s’en va sur la riviere, Loshadka le petit cheval a bascule.

D’autres cycles majeurs : Nos amis (poemes sur les enfants du quartier, leur vie a l’ecole et dans la cour), Le cadet (poemes sur le frere plus jeune de la famille), Vovka mon bon camarade (portrait comique d’un petit garcon turbulent). Tout au long de sa carriere, Barto a egalement publie des poemes plus longs aux themes sociaux (Le petit chef, Le gel, Jamais sans Tatiana), ainsi que des poemes sur la guerre (Le petit garcon egare pendant la guerre, lie a son emission radio). L’ensemble de son oeuvre est traverse par une grande attention a la voix de l’enfant et a sa facon de voir le monde.

L’auteur

Agnia Lvovna Barto (1906-1981), de son nom de naissance Agnia Lvovna Volova, est nee a Moscou dans une famille de medecins. Elle commence a ecrire des poemes adolescente, participe a des ateliers de poesie ou elle rencontre Maïakovski qui l’encourage a se consacrer a la litterature pour enfants. Son premier recueil est publie en 1925. Les annees 1930 sont celles de la consecration, notamment avec Les jouets (1936).

Illustration evoquant nos amis barto (1)

Pendant la guerre, Barto vit un evenement qui va marquer sa vie. Elle parcourt le front en tant que correspondante, recolte des lettres d’enfants separes de leurs parents. Apres 1945, elle anime pendant neuf ans (1965-1974) une emission de radio intitulee Retrouver une personne, qui aide les familles dispersees a se reunir. Grace a son action, plus de 900 enfants ont retrouve leurs proches disparus. Cette dimension sociale est inseparable de son oeuvre poetique — elle consideralt que la litterature devait se tenir aupres des plus vulnerables.

Auteure prolifique, elle a publie plus de 50 recueils de son vivant, recu le prix Lenin (1972) et le prix Staline (1950). Elle reste aujourd’hui l’autrice jeunesse la plus editee en Russie apres Tchoukovski. Ses livres, continuellement reimprimes, sont presents dans toutes les bibliotheques scolaires et maternelles russes.

Ce qui rend ce livre indispensable

Premier atout : la concision. Les poemes de Barto tiennent en quatre a huit vers. A l’age ou l’enfant apprend a parler, cette brievete permet une memorisation immediate. L’enfant entend Bycok une fois, deux fois, et commence a repeter les derniers mots avec l’adulte. Apres une semaine, il recite tout seul. Cette entree dans la poesie par la memoire partagee est un acquis que l’enfant gardera toute sa vie — le rythme, la rime, le plaisir du mot juste.

Deuxieme atout : les objets. Barto a choisi comme sujets les jouets, les petits animaux, les scenes domestiques. Les enfants reconnaissent instantanement ce qu’elle decrit : le petit cheval a bascule, la peluche reparee, la maman qui appelle. Cette proximite concrete fait que le poeme ne demande aucun effort d’abstraction. C’est l’une des raisons pour lesquelles les poemes traversent les generations : le petit ours auquel on a arrache la patte est aussi connu des parents que des enfants d’aujourd’hui.

Illustration evoquant nos amis barto (2)

Troisieme atout : la tendresse sans sentimentalisme. Les poemes sont brefs, precis, sans epanchement. Le petit taureau va tomber, on le dit simplement. L’ourson a perdu sa patte, on l’aimera quand meme, on le repare. Le lapin est trempe, on regrette — point. Cette sobriete donne une force emotionnelle rare aux textes. L’enfant apprend a dire l’essentiel en peu de mots, et a reconnaitre dans sa vie quotidienne les petites tristesses et les petites joies decrites par le poeme.

Editions francaises disponibles

Barto est moins traduite en francais que Tchoukovski ou Marchak, pour la raison simple que sa reussite tient beaucoup au rythme et aux rimes du russe. Les rares editions francaises disponibles sont souvent des anthologies mixtes ou des editions bilingues. L’Ecole des loisirs et les editions MeMo ont publie quelques textes isoles. Pour un corpus plus large, il faut se tourner vers les editions russes, tres abordables et massivement illustrees (Machine, Rosmen, AST, Eksmo).

Les editions russes pour les tout-petits sont souvent des livres cartonnes, resistants, avec des illustrations de Vladimir Konashevitch (edition historique), Alexei Pakhomov ou Viktor Tchijikov (versions sovietiques tardives). Pour un enfant bilingue ou en apprentissage du russe, ces editions sont la ressource de premier niveau. Les librairies specialisees (Librairie du Globe, YMCA-Press, Globus a Geneve) proposent toutes des albums Barto.

A quel age le lire

Des 18 mois pour l’ecoute : Bycok, Michka, Zaika tiennent en quatre vers que l’enfant retient. Vers 2-3 ans, l’enfant commence a recitier spontanement les fins de vers avec l’adulte — c’est souvent son premier acte poetique volontaire. Vers 4-5 ans, memorisation complete de plusieurs poemes. Vers 5-7 ans, la lecture autonome devient possible pour les lecteurs russophones. Pour un enfant francophone apprenant le russe, Barto est souvent le premier corpus accessible grace a sa simplicite lexicale et rythmique.

Pour prolonger

Dans la poesie jeunesse russe, Barto forme avec Tchoukovski et Marchak le triptyque fondamental. Moidodyr de Tchoukovski apporte un poeme narratif long, plus spectaculaire, a partir de 3 ans. Pour les contes courts accessibles des 2 ans, Kolobok, conte populaire russe offre une premiere narration structuree. Le guide des albums illustres russes presente enfin le contexte plus large dans lequel les poemes de Barto ont ete publies.