Entre 2018 et 2022, un magazine jeunesse bilingue a rythme les saisons de la diaspora russophone en France. Edite a Paris, diffuse au-dela des librairies specialisees dans les ecoles russes du samedi et dans certaines familles francophones curieuses de la culture slave, Klioutch (Ключ, la cle en russe) proposait aux enfants francophones un pont entre deux langues et deux cultures. Seize numeros thematiques ont paru dans cette periode, avant que la publication ne s’eteigne silencieusement fin 2022. Il semble que les difficultes traversees par les petites maisons d’edition independantes pendant et apres la periode COVID, combinees a des contraintes personnelles des personnes impliquees, aient conduit a cet arret.

Cette fiche est un hommage editorial. Timoun Books n’est pas un continuateur commercial de Klioutch et n’a aucun lien juridique ou professionnel avec l’editeur historique du magazine. Nous documentons simplement son parcours parce qu’il fait partie de l’histoire editoriale recente de la litterature jeunesse bilingue en France, et parce qu’il merite d’etre retenu avant que les traces ne disparaissent.

Une aventure editoriale dans la diaspora

L’editeur historique de Klioutch etait une petite structure parisienne independante, portee par quelques personnes de la communaute russophone en France qui avaient identifie un besoin precis : offrir aux enfants des familles russes ou mixtes vivant en France un magazine jeunesse bilingue de qualite, qui ne se contente pas de juxtaposer deux langues mais qui les fasse dialoguer dans une meme publication.

La fabrication etait soignee : format magazine, pagination consequente, papier correct, illustrations commandees a des illustrateurs francais et russes, textes ecrits en partie par des auteurs bilingues ou traduits avec soin. Chaque numero etait construit autour d’un theme — une saison, un lieu, un objet, un univers — decline en contes, articles documentaires, poemes, jeux, pages educatives et illustrations.

La distribution, toujours compliquee pour ce type de publication independante, passait principalement par les reseaux associatifs de la diaspora russophone : ecoles russes du samedi en Ile-de-France, en region Rhone-Alpes, en Alsace, en PACA ; associations culturelles comme le Cercle Pouchkine ; quelques librairies russes de Paris ; un abonnement postal pour les familles. Une presence dans quelques librairies jeunesse parisiennes attentives aux publications internationales a complete cette diffusion, sans jamais atteindre une visibilite commerciale large.

Pour les familles utilisatrices — et il semble que la base ait compte plusieurs centaines d’abonnes au plus haut — Klioutch etait un rendez-vous attendu. La reception d’un nouveau numero, quatre fois par an environ, marquait les saisons autour du bilinguisme et de la transmission culturelle.

Seize numeros thematiques

Sur la base des archives que nous avons pu consulter, seize numeros thematiques ont ete publies entre le premier trimestre 2018 et la fin de l’annee 2022. Chaque numero etait construit comme un petit livre a theme, avec contenu francais et russe dialoguant sur la meme page ou sur des pages en regard.

Illustration evoquant magazine kluch (1)

Le numero consacre aux fetes ouvrait probablement la serie. Il balayait les grandes fetes des deux calendriers — le 14 juillet francais, les fetes orthodoxes russes, Paques, le 1er mai — avec des illustrations, des recettes, des chansons et des comptines. L’idee structurante du magazine apparaissait deja : montrer que les deux cultures peuvent etre habitees simultanement par un meme enfant sans tension, par juxtaposition tranquille.

Le numero sur les arbres proposait un parcours a la fois scientifique et poetique. Pages documentaires sur les essences, extraits de poemes russes et francais, bricolages autour des feuilles collectees en foret. Les illustrations, dans la tradition de l’album illustre russe, melaient influences graphiques francaises et russes.

Le numero consacre a la montagne emmenait les lecteurs dans le Caucase et dans les Alpes. Les sommets russes — Elbrus, Kazbek — etaient presentes en regard des pics francais, avec des anecdotes sur les explorateurs, les legendes montagnardes, les animaux qui y vivent.

Le numero sur la maison proposait un voyage a travers les differentes habitations russes : isba en rondins, datcha, immeuble communal sovietique, appartement moscovite contemporain. Les pages mettaient ces habitats en regard des habitations francaises typiques, avec des plans, des dessins d’interieurs, des contes domestiques.

Le numero mer et vacances, paru au debut de l’ete, proposait un voyage au bord des rivages russes et francais : la mer Noire, la Baltique, la mer de Blanche, mais aussi la Mediterranee et l’Atlantique. Des recits de vacances, des cartes postales d’epoque, des legendes marines, des poemes de Pouchkine sur la mer.

Le numero sur les lacs mettait en valeur le Baikal, le Ladoga, ainsi que les lacs francais et suisses frontaliers. Une belle occasion de parler de la geographie russe dans sa demesure, avec des chiffres vertigineux (le Baikal contient vingt pour cent de l’eau douce de surface du monde), sans quitter la tonalite accessible aux enfants.

Le numero Nouvel An, qui devait etre celui d’hiver 2019 ou 2020, explorait la tradition russe du Noviy God avec ses figures tutelaires — Ded Moroz, Snegourotchka, le sapin et les rituels de minuit — en regard des coutumes francaises. Recettes de table, contes de Nouvel An, pages de coloriage, textes des chansons.

Illustration evoquant magazine kluch (2)

Le numero soleil et pluie abordait les phenomenes meteorologiques avec une dimension scientifique et poetique. La meteorologie russe, etudiee en partie a travers l’exploration arctique, et la meteorologie francaise, abordee par le climat atlantique, tempere ou mediterraneen, y dialoguaient.

Le numero espace consacrait sa une et son dossier aux pionniers russes et francais de la conquete spatiale : Gagarine, Terechkova, Thomas Pesquet. Les enfants pouvaient construire une maquette, decouvrir le vocabulaire astronautique dans les deux langues, lire les biographies abregees des cosmonautes et spationautes.

Le numero insectes proposait une petite entomologie ludique : les insectes des steppes, des forets russes, des prairies francaises. Pages de dessins d’observation, contes d’insectes (Moukha Tsokotoukha de Tchoukovski cotoyait la fable de la cigale et de la fourmi), experiences a mener dans le jardin.

Le numero monde invisible explorait ce qu’on ne voit pas : micro-organismes, elements de l’air, energie, reveries scientifiques. Une sorte d’initiation poetique aux sciences.

Le numero jeux d’hiver presentait les jeux traditionnels russes et francais : la gorodki, les traineaux, le patin a glace, les boules de neige, le ski, avec des regles, des anecdotes, des illustrations et des images d’archives.

Le numero etiquette abordait les codes sociaux, la politesse, les conventions — avec humour et pedagogie. Les differences entre coutumes russes et francaises etaient soulignees sans jugement : tu vouvoyer, quand offrir des fleurs, comment se comporter a table.

Le numero voyages reprenait le theme du deplacement sous plusieurs formes : le Transsiberien, les canaux de France, les diligences, les trains, les bateaux. L’occasion de parler des moyens de transport en histoire et en langue, avec du vocabulaire bilingue dans les deux langues.

Les deux derniers numeros, parus courant 2022, restent moins bien documentes dans les archives que nous avons pu consulter. Il semble qu’ils aient aborde des themes autour de la musique et du corps humain, mais nous preferons ne pas affirmer cela sans certitude.

Illustration evoquant magazine kluch (3)

La place dans la galaxie des magazines russes

Klioutch s’inscrivait dans une longue tradition de magazines jeunesse russes et sovietiques dont les plus illustres sont Mourzilka (Мурзилка, fonde en 1924 et toujours actif en Russie) et Vesyolye kartinki (Весёлые картинки, 1956-2007). Ces grands magazines d’Etat proposaient contes, illustrations, jeux, pages educatives a des millions d’enfants sovietiques et russes. Ils ont forme le paysage de lecture de generations entieres.

Klioutch n’avait ni leur moyens ni leur audience. Mais il en portait une partie de l’esprit : l’importance du texte, le soin de l’illustration, le respect de l’intelligence de l’enfant. Dans un paysage francais ou les magazines jeunesse bilingues sont extremement rares, et ou les enfants russes ou mixtes manquent souvent de publications a leur niveau, Klioutch a occupe un espace qui reste aujourd’hui largement vacant.

En France, on pouvait comparer la publication, toute proportion gardee, a des magazines comme Images Doc ou Astrapi pour le soin editorial, avec une dimension bilingue et culturelle specifique.

Une disparition silencieuse en 2022

La fin de Klioutch n’a pas ete annoncee officiellement, a notre connaissance, par un message public clair. Les abonnes ont vraisemblablement constate la non-reception des numeros suivants, les canaux de communication de l’editeur se sont tus progressivement, les relais associatifs ont cesse de parler de la publication.

Il semble que plusieurs facteurs aient contribue a cet arret. La periode COVID-19 a frappe durement les petites maisons d’edition independantes, qui ont vu leurs canaux de diffusion — ecoles associatives, salons, librairies specialisees — fortement perturbes. L’inflation du cout du papier et de l’impression en 2021-2022 a pese lourd sur les modeles fragiles. Enfin, le contexte geopolitique tendu apres fevrier 2022 a cree des difficultes specifiques pour toutes les initiatives liees a la culture russe en France, rendant encore plus delicat le travail de publication bilingue.

Nous ecrivons ceci avec prudence. Les raisons reelles de l’arret peuvent etre personnelles, familiales, economiques, ou une combinaison de tout cela. Nous n’avons pas vocation a speculer. Le fait est la : Klioutch s’est arrete fin 2022, et les seize numeros publies sont aujourd’hui un patrimoine silencieux.

Ou retrouver Klioutch aujourd’hui

Pour les familles, chercheurs ou passionnes qui souhaiteraient consulter des exemplaires, plusieurs pistes existent.

Illustration evoquant magazine kluch (4)

Les bibliotheques specialisees sont la premiere ressource. La bibliotheque de l’Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco) a Paris possede un fonds jeunesse russophone regulierement enrichi et a tres probablement acquis des exemplaires de Klioutch. La bibliotheque universitaire des langues et civilisations (BULAC) est egalement a contacter. Les bibliotheques universitaires des villes ou le russe est enseigne activement — Strasbourg, Lyon, Aix-en-Provence, Bordeaux — peuvent avoir des collections pertinentes.

Les associations de la diaspora russophone sont une seconde piste. Le Cercle Pouchkine a Paris, l’Alliance Russe, les ecoles russes du samedi a Paris, Lyon, Strasbourg ou Marseille ont pu conserver des exemplaires, soit dans leurs bibliotheques internes, soit aupres d’enseignants qui les utilisaient en classe.

Enfin, le marche de l’occasion entre particuliers (plateformes type eBay, Leboncoin, Vinted) permet parfois de trouver des numeros isoles. Les groupes Facebook de la diaspora russophone en France relaient occasionnellement des annonces de dons ou ventes d’exemplaires issus de bibliotheques familiales.

Notre hommage sur Timoun Books

Timoun Books est un magazine editorial retrospectif et documentaire. Nous documentons la litterature jeunesse russe et la presse jeunesse bilingue sans fonction commerciale, sans edition de nouveaux numeros Klioutch, sans distribution ni droit sur l’oeuvre disparue. Nous ne sommes pas un continuateur de l’editeur historique de Klioutch. Nous n’utilisons pas sa marque, ni son nom commercial, ni son identite graphique.

Notre hommage est editorial. Nous racontons cette aventure pour qu’elle ne soit pas oubliee, parce qu’elle fait partie de l’histoire recente des rencontres editoriales entre la France et la culture russe, et parce que le besoin auquel elle repondait — accompagner les enfants russophones ou curieux de culture russe en France dans leur bilinguisme — reste d’actualite.

Pour prolonger la decouverte, voir notre fiche sur Cheburashka d’Ouspenski, notre fiche sur Douze mois de Marchak, et notre guide general de la litterature jeunesse russe.

Conclusion

Seize numeros. Quatre ans d’existence. Une diffusion modeste et fidele dans la diaspora. Klioutch est le type de publication independante qui ne laisse pas de grosses traces dans les archives generales mais qui a compte pour ceux qui l’ont recue. En documentant son parcours, nous honorons le travail d’une equipe editoriale dont nous ignorons les visages individuels, mais dont nous respectons l’ambition. Nous esperons que ces exemplaires continueront a circuler dans les bibliotheques et les familles, et que l’idee d’un magazine jeunesse bilingue francais-russe en France trouvera, un jour, une autre forme vivante.