Le conte du Tsar Saltan occupe dans la littérature russe une place que l’on peut comparer a celle du Petit Poucet ou de La Belle au bois dormant dans la littérature française : un récit fondateur, lu par tous les enfants, porte par une langue d’une beauté exceptionnelle. Mais a la différence des contes de Perrault, le Saltan de Pouchkine est un conte en vers, une épopée miniature de 990 lignes ou l’invention merveilleuse se marie a une précision poétique rare. Illustre par Bilibine au début du XXe siècle, porte a l’opéra par Rimski-Korsakov, il reste l’une des grandes œuvres du patrimoine jeunesse européen.

Cette fiche présente le conte, sa composition, ses illustrations majeures et ses adaptations.

Pouchkine et les contes en vers

Alexandre Pouchkine (1799-1837) est le plus grand poète russe. Son œuvre, concentree sur une vie courte et brutalement interrompue par un duel, fonde la littérature russe moderne : poésie, roman en vers (Eugene Oneguine), nouvelles, théâtre, contes.

Entre 1830 et 1834, Pouchkine écrit une série de six contes en vers inspirés du folklore russe. Il s’agit pour lui d’une entreprise personnelle et nationale : donner au folklore russe une expression écrite au niveau des plus grandes œuvres européennes. Le premier est le conte du pretre et de son ouvrier Balda (1830), suivi du conte de Saltan (1831), du conte du pecheur et du poisson (1833), du conte de la princesse morte (1833) et du conte du coq d’or (1834). Saltan est le plus long et le plus riche.

Pouchkine s’inspiré directement de contes recueillis auprès de sa nourrice Arina Rodionovna, paysanne qui connaissait un très grand nombre de contes populaires. Il utilisé leurs motifs — l’épouse calomniee, l’enfant jete a la mer, l’île mystérieuse, la femme animal magique, la reconciliation finale — mais les reecrit dans une langue poétique dense, avec un rythme et des rimes exemplaires.

L’intrigue et ses merveilles

Le conte commence dans une village russe. Trois sœurs, au coin du poele, imaginent ce qu’elles feraient chacune si elles epousaient le tsar. L’ainee voudrait préparer un festin, la cadette tisser des vêtements, la plus jeune donner au tsar un fils bogatyr (chevalier héroïque). Le tsar Saltan, qui a entendu, choisit la troisième et l’épouse.

Illustration évoquant conte tsar saltan (1)

Le tsar part à la guerre. L’épouse enfante un fils. Les deux sœurs jalouses et leur tante detournent les messages envoyés au tsar, lui faisant croire que l’épouse a donné naissance a un monstre. Le tsar ordonne que mère et enfant soient jetes a la mer dans un tonneau.

Par un miracle, le tonneau accoste sur l’île Bouyan, deserte et sauvage. L’enfant, Gvidon, a grandi en un jour et en une nuit pendant le voyage. Devenu adolescent, il sauve une cygne attaquee par un vautour. La cygne revele être une princesse magique. Elle remercie Gvidon en faisant surgir une ville splendide sur l’île. Gvidon en devient le prince.

Les passages maritimes defilent devant l’île, et les marchands de retour vers le royaume de Saltan emportent le récit des merveilles qu’ils ont vues. Pique par la curiosite, Gvidon se transforme a plusieurs reprises (moustique, bourdon, mouche) grâce aux pouvoirs de la cygne et va voir son père sans être reconnu. Il ramene des merveilles : l’ecureuil qui casse des noisettes aux coquilles d’or, trente-trois bogatyrs gardiens des côtés, et la princesse-cygne elle-même qui devient sa femme.

Finalement, le tsar Saltan decide de venir voir l’île en personne. Il reconnait sa femme et son fils, comprend le complot des deux sœurs et se reconcilie. Le conte se termine par un festin.

Les merveilles emblematiques

Trois merveilles sont célèbres entre toutes.

L’ecureuil magique. Un ecureuil chante des chansons sous un sapin et casse des noisettes aux coquilles d’or dont les grains sont des emeraudes. Cette image est un concentre de la magie russe.

Les trente-trois bogatyrs. A chaque maree, trente-trois chevaliers marins en armure sortent de la mer pour garder l’île, menes par un ancien chevalier Tchernomor. Cette procession est spectaculaire et incarne la force protectrice.

Illustration évoquant conte tsar saltan (2)

La princesse-cygne. Elle a des etoiles au front, une lune dans les tresses, et brille comme le soleil. Elle est l’une des figures les plus belles de la littérature russe.

Ces images ont inspiré toutes les générations d’illustrateurs.

Les illustrations de Bilibine

En 1905, Ivan Bilibine (1876-1942) publie une édition monumentale du conte du Tsar Saltan aux éditions Alexandre Pletnev. Cette édition, qui beneficie de toute la maitrise de Bilibine a son apogee, est considéré comme l’un des plus beaux livres illustrés de l’histoire du livre russe.

Bilibine a conçu l’ouvrage comme un tout : couverture, pages de garde, bandeaux ornementaux, lettrines, pleines pages illustrées. Chaque page est une composition soignée ou le texte de Pouchkine est entoure ou surmonte d’ornements inspirés des manuscrits enlumines russes, des miniatures du XVIIe siècle et de l’art populaire.

Les pleines pages montrent les scènes clefs : le tsar ecoutant les trois sœurs, le tonneau sur la mer, l’arrivée sur l’île Bouyan, la ville miraculeuse, les bogatyrs sortant de la mer, la princesse-cygne. Les palettes sont chaudes, les visages stylises, les costumes détaillés.

Cette édition de 1905 à été rééditée plusieurs fois au XXe siècle et reste disponible dans des rééditions fac-simile contemporaines. Elle est la référence visuelle du conte dans la culture russe.

L’opéra de Rimski-Korsakov

En 1899-1900, le compositeur Nikolaï Rimski-Korsakov composé un opéra en quatre actes d’après le poème de Pouchkine, pour commémorer le centenaire de la naissance du poète. Le livret est de Vladimir Belski.

Illustration évoquant conte tsar saltan (3)

L’opéra est une réussite et entre rapidement au répertoire. Il contient notamment une pièce instrumentale devenue mondialement célèbre : Le vol du bourdon (Polet chmelia), qui accompagne la transformation du prince Gvidon en bourdon pour espionner ses tantes. Cette pièce, souvent jouée en concert hors contexte, est l’une des musiques classiques les plus connues au monde.

L’opéra complet est monte régulièrement sur les grandes scènes lyriques russes et internationales. Il est recommandé pour une découverte familiale, notamment dans les productions illustrées par les décors et costumes inspirés de Bilibine.

Éditions françaises et traductions

Plusieurs traductions françaises du conte existent. La plus accessible est celle de Louis Martinez dans l’Anthologie de la poésie russe (Gallimard, collection Poésie). Des éditions illustrées sont disponibles : l’édition Renard Poche (traduction Henri Mongault) reproduit les illustrations de Bilibine. L’École des loisirs et L’Elan vert ont proposé d’autres adaptations illustrées avec traduction française.

Pour une découverte progressive, un enfant francophone de sept a douze ans peut aborder le texte en français, avec les illustrations de Bilibine. Vers douze-quinze ans, une lecture bilingue devient possible et enrichissante pour les familles qui pratiquent le russe.

Pour prolonger la découverte

Pour prolonger la découverte des contes russes, voir notre fiche sur Le Navet de Repka pour les plus jeunes, notre fiche sur La Reine des Neiges animée de 1957 pour les adaptations visuelles, et notre guide des contes populaires russes. Pour les amateurs d’illustration, notre guide des albums illustrés russes détaillé l’œuvre de Bilibine, Vasnetsov et Lebedev.

Conclusion

Le conte du Tsar Saltan est une porte royale d’entrée dans la culture russe. Par Pouchkine d’abord, qui écrit une langue d’une beauté saisissante même en traduction. Par Bilibine ensuite, qui donne au conte son corps visuel définitif. Par Rimski-Korsakov enfin, qui le transpose en opéra avec l’inoubliable Vol du bourdon. Pour un enfant français de sept a douze ans qui découvre les contes du monde, Saltan est l’équivalent russe des contes des Mille et Une Nuits ou des contes de Grimm : une œuvre patrimoniale qui ouvre un univers entier.

Pour les parents francophones qui souhaitent introduire les contes de Pouchkine et plus largement la culture russe à leurs enfants, voir notre entretien avec une bibliothécaire jeunesse spécialisée FLE russe, avec ressources concrètes et conseils pratiques.