Parmi les chefs-d’oeuvre meconnus de l’animation mondiale, La Reine des Neiges de 1957 occupe une place a part. Realise par Lev Atamanov au studio Soyuzmultfilm, ce long-metrage d’une heure et sept minutes adapte avec une fidelite rare le conte de Hans Christian Andersen publie en 1844. Longtemps inconnu du grand public occidental, il est aujourd’hui reconnu par les specialistes comme l’un des sommets artistiques du cinema d’animation, au meme titre que les grands Disney de la meme epoque ou les Ghibli qui viendront plus tard.

Cette fiche presente le film, son adaptation d’Andersen, son esthetique et son influence sur l’animation mondiale.

Le conte d’Andersen et sa fidelite a l’ecran

Hans Christian Andersen publie La Reine des Neiges en 1844 dans les Nouveaux contes. C’est l’un de ses textes les plus longs et les plus riches. Un miroir maleficique se brise en millions d’eclats qui vont dans les yeux et le coeur des humains, les rendant froids et cruels. Un eclat entre dans l’oeil et le coeur de Kay, petit garcon qui se met a maltraiter sa meilleure amie Gerda. La Reine des Neiges l’enleve et l’emmene dans son palais de glace au Nord. Gerda part le chercher a travers les saisons, rencontrant une femme aux fleurs, un prince et une princesse, une bande de brigands, une petite fille brigande attachante, un renne, et une femme lapone avant de retrouver Kay et de le liberer par la force de son amour.

Le film d’Atamanov suit cette trame etape par etape. Chaque episode du conte a son chapitre anime. La duree d’une heure et sept minutes permet un deploiement narratif ample, dans le style des longs-metrages Disney contemporains mais avec une sensibilite europeenne propre.

Une direction artistique exceptionnelle

L’esthetique du film, concue par le directeur artistique Leonid Chvartsman (le meme qui dessinera plus tard Cheburashka) et une equipe de peintres de premier plan, emprunte a l’illustration europeenne du XIXe et du debut du XXe siecle. On pense a Kay Nielsen, a Edmund Dulac, aux grandes traditions d’illustration scandinave. Les decors sont peints avec une minutie remarquable : les interieurs bourgeois aux fenetres fleuries, le jardin enchante de la femme aux fleurs, la foret automnale, le palais glace.

Illustration evoquant reine neiges 1957 (1)

Les personnages sont designes avec elegance. Gerda a un visage rond et attendrissant, des tresses blondes, une cape rouge. Kay est un petit garcon aux cheveux blonds. La Reine des Neiges est d’une beaute froide et aristocratique. La petite brigande aux cheveux noirs est un personnage inoubliable, tendre et sauvage a la fois.

Le film utilise la rotoscopie, technique consistant a filmer des acteurs reels puis a calquer leurs mouvements sur les cellulos d’animation. Cette methode donne aux personnages principaux une fluidite naturelle remarquable, tout en preservant la stylisation graphique. C’est un savoir-faire dans lequel Soyuzmultfilm excellait a l’epoque.

La musique et la narration

La partition est signee Artemi Aïvazian. Elle accompagne chaque episode du conte avec une orchestration classique et lyrique, sans tomber dans la comedie musicale. Les moments de tension — la tempete de neige qui emporte Kay, le voyage en traineau, l’arrivee au palais — beneficient d’une intensite sonore forte. La musique soutient le recit sans le dominer.

La narration est portee par une voix off douce qui accompagne les transitions entre les episodes. Cette structure en chapitres successifs respecte la logique des contes Andersen, ou le voyage de l’heroine est lui-meme le sujet. Le spectateur avance avec Gerda, decouvre les lieux avec elle, rencontre les personnages qui l’aident ou la menacent.

L’influence sur Hayao Miyazaki et sur l’animation mondiale

Hayao Miyazaki a raconte dans plusieurs entretiens l’importance fondatrice de ce film dans sa vocation. Forme a Toei Doga au Japon dans les annees 1960, le jeune Miyazaki etait alors decu par les conditions economiques du metier d’animateur et envisageait d’abandonner. La decouverte de La Reine des Neiges sovietique lui a, selon ses propres termes, redonne foi dans la puissance artistique de l’animation.

Les influences sont perceptibles dans son oeuvre. La relation entre une petite fille courageuse et un monde magique hostile traverse Mon voisin Totoro, Le Voyage de Chihiro, Le Chateau ambulant. La qualite graphique des decors naturels, le soin apporte aux details du quotidien, la presence d’une forme de magie inquietante mais pas gratuitement effrayante : ces elements qui definissent l’esthetique Ghibli ont une parente manifeste avec le travail d’Atamanov.

Illustration evoquant reine neiges 1957 (2)

Au-dela de Miyazaki, La Reine des Neiges sovietique a circule discretement dans les ecoles d’animation du monde entier. Les tirages 35 mm ont tourne dans les festivals. Le film a ete edite en DVD et aujourd’hui restaure en haute definition, disponible en ligne.

Ou voir le film

Le film est disponible gratuitement sur la chaine YouTube officielle de Soyuzmultfilm, en russe. Une version doublee en francais existe et a ete editee en DVD. Plusieurs plateformes cinephiles le diffusent occasionnellement, notamment lors des retrospectives Soyuzmultfilm.

Pour une famille francophone, regarder ce film avec les enfants des six ans est un experience marquante. La duree (environ une heure) est adaptee, le recit est clair meme sans comprendre le russe si l’on connait le conte d’Andersen, et l’esthetique parle directement. Une projection en famille, sous-titres ou doublage francais, est une porte d’entree vers le trop meconnu continent de l’animation sovietique.

Pour prolonger la decouverte, voir notre fiche sur Les Musiciens de Breme, autre chef-d’oeuvre de Soyuzmultfilm, notre fiche sur le Conte du Tsar Saltan de Pouchkine — adaptable en dessin anime egalement — et notre guide des dessins animes russes pour enfants.

Conclusion

La Reine des Neiges de 1957 est le genre de film que l’on decouvre tardivement et dont on se demande comment on a pu vivre sans. Adaptation fidele et brillante d’Andersen, sommet graphique de l’animation sovietique, source d’inspiration revendiquee pour Miyazaki : toutes les raisons sont bonnes de l’inscrire au repertoire des classiques incontournables de la jeunesse. Il tient tete aux grands Disney de la meme epoque et apporte une sensibilite europeenne et scandinave que le cinema americain n’a pas portee a l’ecran avec cette finesse.