En 1969, dans les ateliers de marionnettes du studio Soyuzmultfilm à Moscou, le réalisateur Roman Kachanov achevait un court-metrage de vingt minutes dont personne ne soupconnait qu’il allait créer un mythe. Tire d’un livre d’Édouard Ouspenski publie trois ans plus tôt, Krokodil Gena mettait en scène une creature improbable aux grandes oreilles, nommee Cheburashka, et son ami le crocodile Gena. Cinquante ans plus tard, ces deux personnages sont devenus des icones nationales russes, des peluches dans toutes les chambres d’enfants, et même la mascotte officielle de l’équipe olympique russe.

Cette fiche présente le premier et le plus important des quatre courts-metrages de la saga, réalisé entièrement en animation de marionnettes en volume.

Un scenario tire du livre d’Édouard Ouspenski

Édouard Ouspenski publie en 1966 le livre Krokodil Gena i ego druzja (Le crocodile Gena et ses amis) aux éditions Detskaya Literatura. Le succès du livre attire Roman Kachanov, alors cineaste en pleine ascension au sein du studio d’animation Soyuzmultfilm. Les deux hommes écrivent ensemble l’adaptation du premier épisode.

Le scenario garde l’essentiel du livre : Gena, crocodile bien élève travaillant au zoo, s’ennuie après ses heures de service et place une annonce pour trouver des amis. Cheburashka, petit animal inconnu venu d’un pays tropical lointain, arrivé en Russie cache dans une caisse d’oranges et se retrouvé sans toit. Les deux se rencontrent, deviennent amis, construisent ensemble une Maison de l’amitie pour tous les solitaires de la ville, et se heurtent aux machinations de la vieille Chapokliak.

L’animation en marionnettes : un savoir-faire artisanal

Soyuzmultfilm est dans les années 1960 l’un des studios les plus innovants au monde en matière d’animation en volume. Le réalisateur dispose d’un atelier entier dédié aux marionnettes, ou chaque personnage existe physiquement sous forme de poupee articulee.

Cheburashka mesure environ 25 centimètres. Sa fourrure brun chaud, ses grands yeux noirs et ses oreilles surdimensionnees ont été conçus par l’illustrateur Leonid Chvartsman, figure majeure de l’animation soviétique. Gena est plus grand, vert, coiffé d’un chapeau de feutre et vêtu d’un manteau rouge. Chaque seconde de film nécessité 24 images, chaque image requiert d’ajuster manuellement la position de toutes les marionnettes en scène.

Illustration évoquant cheburashka dessin animé (1)

Cette technique confere au film une qualité tactile unique. On sent la texture du feutre, des tissus, du bois. Les decors — l’appartement de Gena, les rues de la ville, la cabane telephonique — sont des miniatures reelles, éclairées et photographiees image par image.

Les personnages et leur portée symbolique

Cheburashka incarne l’innocence, l’etrangete, l’être qui n’a pas de categorie. Dans le livre, une petite fille tente de le classer : ni ours, ni singe, ni chien. Il est son propre genre. En URSS, cette indefinition lui a valu une popularite immédiate : chaque enfant pouvait s’identifier a cette creature sans famille qui cherchait sa place.

Gena représente l’adulte bienveillant, un peu formel, travaillant consciencieusement au zoo ou il joue son propre rôle de crocodile. Il porte un accordeon, chante des chansons devenues cultes, et symbolise la stabilite affective.

Chapokliak, avec son chapeau melon, son sac a main contenant le rat Larisa et sa devise selon laquelle on ne peut pas être célèbre en faisant de bonnes actions, est l’antagoniste comique. Elle tend des pieges, trouble les plans des amis, mais finit généralement intégrée a la petite communauté.

La musique et les chansons

L’une des raisons du succès durable du film reside dans sa bande-son composée par Vladimir Chaïnski. La chanson Pust beguut neukliuzhe (Que courent maladroitement), chantee par Gena le jour de son anniversaire alors qu’il est seul sur un banc sous la pluie, est l’un des airs les plus aimés du répertoire russe pour enfants. Elle figure dans tous les recueils scolaires et dans le répertoire des chorales d’enfants jusqu’à aujourd’hui.

Plusieurs autres chansons du cycle Cheburashka, notamment celle de Chapokliak, ont connu une popularite equivalente. Ces airs sont transgenerationnels : les parents et grands-parents les chantent avec les enfants, ce qui contribué au statut patrimonial du dessin animé.

Illustration évoquant cheburashka dessin animé (2)

La saga en quatre épisodes

Le premier court, Krokodil Gena, est suivi de Cheburashka en 1971, centre sur la construction de la Maison de l’amitie et l’arrivée des jeunes pionniers. Chapokliak (1974) donne au personnage principal de l’antagoniste un rôle élargi. Enfin Cheburashka va a l’école (1983) voit Cheburashka intégrer une salle de classe avec des ambitions scolaires.

Tous ont été réalisés par Roman Kachanov, avec la même équipe artistique autour de Leonid Chvartsman pour le design et Vladimir Chaïnski pour la musique. Ils forment un ensemble coherent et sont généralement présentés comme une saga unique.

Diffusion, héritage et adaptations modernes

A partir des années 1970, les dessins animés Cheburashka deviennent un rendez-vous régulier sur les chaînes de télévision soviétiques, particulierement en période de Nouvel An. Ils sont ensuite largement diffusés dans les pays du bloc de l’Est et au Japon, ou Cheburashka a développé un fandom considerable des années 1990.

Un long-metrage en images de synthese, Cheburashka (Tcheburachka), est sorti en Russie en janvier 2023 et a bat les records du box-office russe, confirmant la vivacite du personnage. Plus récemment, une série 3D est en développement. Ces productions modernes sont toutefois distinctes des originaux de Kachanov, qui conservent un statut patrimonial.

Pour découvrir l’univers littéraire qui a donné naissance aux films, consultez notre fiche sur le livre Cheburashka de Ouspenski et notre guide des dessins animés russes pour enfants. Pour l’autre grande série d’Ouspenski portée à l’écran, voir Trois de Prostokvachino.

Cheburashka : un phénomène culturel au-delà de l’animation

La popularité de Cheburashka ne se mesure pas uniquement à ses quatre courts-métrages. Le personnage a traversé les décennies et les frontières pour devenir l’un des rares icônes culturelles soviétiques à avoir conquis un public mondial sans traduction ni adaptation de fond.

La peluche officielle de Cheburashka est vendue dans les boutiques des grands musées russes (musée Pouchkine, Galerie Tretiakov) comme objet de patrimoine. Elle accompagne les athlètes russes aux Jeux olympiques d’Athènes en 2004, puis à Turin (2006), Pékin (2008) et Vancouver (2010) : le petit animal aux grandes oreilles est alors la mascotte officielle de l’équipe de Russie, tenu dans les bras des médaillés lors des cérémonies de remise des prix. Une reconnaissance patrimoniale exceptionnelle pour un personnage de dessin animé.

Le phénomène prend une dimension internationale inattendue au Japon. Dès les années 1990, Cheburashka développe un fandom considérable dans l’archipel, porté par sa ressemblance avec les personnages kawaii de la culture japonaise. Un long-métrage en images de synthèse — entièrement produit au Japon — sort en 2010, réalisant plus de deux millions d’entrées. Certains chercheurs y voient une influence de l’esthétique soviétique sur les codes graphiques du mignon à la japonaise.

En 2023, un remake russe en 3D bat tous les records du box-office national. Ce succès confirme la vitalité du personnage auprès de générations qui ne connaissaient pas les originaux soviétiques. Il relance aussi en France l’intérêt pour les quatre courts-métrages de Kachanov, disponibles gratuitement sur YouTube.

Où regarder Cheburashka en français et en russe

Les quatre courts-métrages originaux — Krokodil Gena (1969), Cheburashka (1971), Chapokliak (1974) et Cheburashka va à l’école (1983) — sont disponibles gratuitement sur la chaîne YouTube officielle de Soyuzmultfilm. Chaque épisode dure entre 10 et 20 minutes. Les versions sous-titrées en anglais sont systématiquement présentes ; les sous-titres français apparaissent ponctuellement selon les restaurations.

Des éditions DVD francophones ont été publiées par Bach Films et DVD Rama dans les années 2000, généralement épuisées mais trouvables en occasion. Pour les familles préférant le format physique, ces éditions proposent parfois un doublage français des dialogues.

Le film japonais Cheburashka (2010) est accessible sur certaines plateformes de VOD asiatiques, sans distribution française officielle. Le remake russe de 2023, carton commercial en Russie, reste difficile à trouver légalement hors de Russie à ce jour.

Pour en savoir plus sur le personnage au-delà du film, consultez notre guide culturel complet sur le personnage de Cheburashka.

Conclusion

Cheburashka et le crocodile Gena est un exemple parfait de ce que l’animation soviétique des années 1960 a produit de meilleur : une technique artisanale remarquable au service d’un conte simple, universel et musical. Cinquante ans après sa première diffusion, le film conserve sa fraicheur et touche les enfants français qui le découvrent. C’est une porte d’entrée idéale vers la culture russe, complémentaire des contes de Pouchkine et des comptines de Tchoukovski.

Sur la question de l’opportunité de montrer les dessins animés soviétiques comme Cheburashka aux enfants français d’aujourd’hui, voir notre entretien avec une pédopsychiatre parisienne, qui aborde le rythme contemplatif de cette animation et son intérêt pour le bilinguisme passif.