Dans la memoire des enfants sovietiques, trois lieux se detachent avec une particuliere tendresse : le zoo de Gena le crocodile, le port des Musiciens de Breme, et le village fictif de Prostokvachino. Ce dernier, ne des livres d’Edouard Ouspenski puis porte a l’ecran par Vladimir Popov aux studios Soyuzmultfilm entre 1978 et 1984, est devenu l’un des decors imaginaires les plus aimes de la culture russe. Trois courts-metrages de dix-huit minutes chacun, portes par le chat Matroskine et le chien Charik, racontent la vie rurale d’un petit garcon appele Oncle Fedia qui a fugue de Moscou pour s’installer a la campagne.
Cette fiche presente les trois episodes originaux, leur origine, leur humour et leur heritage.
Edouard Ouspenski et la naissance de Prostokvachino
Edouard Ouspenski (1937-2018) est, avec Korney Tchoukovski et Samuel Marchak, l’un des grands ecrivains jeunesse russes du XXe siecle. Il a cree des personnages qui ont traverse les generations : Cheburashka, Gena le crocodile, la vieille Chapokliak, et les heros de Prostokvachino.
Le premier livre de la saga, Diadia Fiodor, pios i kot (Oncle Fedia, chien et chat), parait en 1974 aux editions Detskaya Literatura. L’histoire est simple et touchante : Fiodor, petit garcon moscovite de six ans, se sent mal compris par ses parents qui refusent qu’il ramene un chat trouve dans la rue. Il decide de partir a la campagne avec le chat. Ils arrivent au village de Prostokvachino, s’installent dans une maison abandonnee, adoptent un chien, et s’organisent pour vivre en autonomie.
Plusieurs suites ont prolonge le livre jusqu’aux annees 2010. Ouspenski a cree autour de Prostokvachino un univers comique et attachant, d’une richesse litteraire que les dessins animes ont su capturer.
La trilogie de Vladimir Popov
Le studio Soyuzmultfilm confie l’adaptation animee au realisateur Vladimir Popov, qui realise trois courts-metrages.
Trois de Prostokvachino (1978) pose les bases : Fedia rencontre le chat, part en cachette pour la campagne, s’installe, adopte le chien. Les parents, alertes par le message laisse, entament une recherche comique. Le facteur Petchkine apparait en facteur zele aux methodes absurdes.

Vacances a Prostokvachino (1980) developpe la saison estivale. Les parents viennent passer les vacances a la campagne. Des quiproquos se succedent avec le chat et le chien qui defendent leur maniere de vivre. Le personnage du facteur Petchkine prend de l’ampleur.
Hiver a Prostokvachino (1984) est sans doute le plus celebre des trois. L’intrigue se deploie autour du Nouvel An. Le chat et le chien se chamaillent, la maman de Fedia arrive en ski de fond, Petchkine livre un sapin, tout le monde se reunit pour la fete. C’est un episode chaleureux qui est rediffuse chaque annee en Russie a la saison du Nouvel An.
Le chat Matroskine : un personnage culte
Le chat Matroskine est sans doute le personnage le plus memorable de la trilogie. Son nom, construit sur le mot russe matros (marin), lui vient de ses rayures comme celles d’un marin. Il se decrit comme descendant d’une vieille famille feline maritime.
Matroskine est econome, pragmatique, un peu grognon. Il calcule, il negocie, il organise. Il adopte une vache (Mourka) pour avoir du lait gratuit. Il fabrique des vetements avec ce qu’il trouve. Il donne des lecons de vie pratique au chien Charik, plus naif. Ses repliques sont passees dans le langage courant russe : sur l’economie, sur la gourmandise, sur la maniere de traiter les gens. Il est double par Oleg Tabakov, grand acteur russe, dont le debit legerement cassant fait tout le charme du personnage.
L’humour et les dialogues
Les scenarios, cosignes par Ouspenski, sont riches en dialogues qui fonctionnent a deux niveaux. Les enfants rient des situations visuelles : le chat qui prend un bain, le chien qui photographie avec un appareil trop grand, le facteur qui impose ses methodes administratives. Les adultes rient de la finesse des repliques, de l’observation sociale, des petites piques sur la vie sovietique.
Ce double niveau d’humour explique que Prostokvachino soit regarde aussi bien par les enfants que par leurs parents. On reprend plaisir aux memes phrases d’une annee a l’autre. En Russie, des generations entieres en connaissent des passages par coeur.

Le design et l’animation
Visuellement, le style est traditionnel. Animation en cellulose dessinee a la main, couleurs plates, lignes claires. Les personnages sont rapidement reconnaissables : Fedia avec son bonnet, Matroskine a rayures, Charik avec son appareil photo autour du cou, Petchkine avec sa casquette de facteur et son sac en bandouliere.
Les decors de la campagne russe sont peints avec affection : l’isba en bois, le jardin potager, la foret de bouleaux, la route qui mene au village. Cette imagerie ideale de la vie rurale russe nourrit la nostalgie des spectateurs urbains.
Une nouvelle serie en 2018
En 2018, les studios Soyuzmultfilm ont lance une nouvelle serie, Les Nouveaux Prostokvachino, produite en animation 3D avec un design modernise et plusieurs dizaines d’episodes. Cette nouvelle production est generalement percue par les puristes comme inferieure aux originaux — le trait, le rythme et l’esprit ne sont pas les memes. Elle a toutefois rencontre un public parmi les plus jeunes enfants russes.
Les trois courts-metrages de Popov conservent leur statut canonique et restent la reference absolue pour decouvrir l’univers Prostokvachino.
Disponibilite
Les trois episodes originaux sont disponibles gratuitement sur la chaine YouTube officielle du studio Soyuzmultfilm, en version russe. Des editions DVD europeennes existent. Le sous-titrage francais est parfois disponible ; les dialogues etant riches, une version sous-titree est recommandee pour les non russophones qui veulent profiter de l’humour.
Pour prolonger la decouverte de l’univers d’Edouard Ouspenski, voir notre fiche sur le livre Cheburashka, notre fiche sur le dessin anime Cheburashka et notre guide des dessins animes russes pour enfants.
Conclusion
Trois de Prostokvachino est un monument de la culture populaire russe. A la fois oeuvre pour enfants et comedie sociale appreciee des adultes, il offre une plongee dans une Russie rurale chaleureuse et comique, autour de personnages memorables dont le chat Matroskine est sans doute le plus grand. Cinquante ans apres sa creation, la trilogie est toujours regardee, citee, transmise. Les familles francophones qui veulent completer leur decouverte de l’animation sovietique apres Cheburashka ne devraient pas la manquer.