Publie en 1966 par Detskaya Literatura, Le crocodile Gena et ses amis d’Edouard Ouspenski est le livre qui a donne naissance au personnage le plus populaire de la culture enfantine sovietique. Cheburashka, creature anonyme orange-marron a grandes oreilles, decouverte endormie dans une caisse d’oranges livree en ville, y rencontre Gena le crocodile qui travaille au zoo et cherche des amis par petites annonces. Trois ans plus tard, en 1969, le studio Soyuzmultfilm en tirera l’adaptation animee qui a fige le personnage dans l’imaginaire russe et international.

Le livre est cependant different du dessin anime. Plus long, plus narratif, il contient une galerie de personnages secondaires et plusieurs episodes que les courts-metrages n’ont pas repris. Il merite d’etre lu pour lui-meme, d’abord parce qu’il est a l’origine d’un mythe culturel majeur, ensuite parce qu’il donne a voir un pan entier de la litterature jeunesse sovietique des annees 1960 — celle qui invente des personnages etranges, tendres, un peu decales, dans un decor urbain ordinaire. Cette fiche resume l’intrigue, presente Ouspenski, situe le livre dans son contexte et donne les reperes pour le decouvrir.

L’histoire en bref

Dans une ville sovietique sans nom, un epicier ouvre une caisse d’oranges recue d’un pays tropical. A l’interieur, endormi, un petit animal inconnu. L’epicier le pose sur un comptoir, il tombe — chebourakhnoulsia, degringola. Personne n’identifie l’espece. On le baptise Cheburashka et, faute de savoir ou le classer, on l’envoie au zoo. Le directeur du zoo refuse : on ne sait pas dans quelle cage mettre une creature non repertoriee. Cheburashka se retrouve donc a travailler dans une boutique de fruits, puis a vivre dans une cabine telephonique.

Au zoo voisin travaille Gena, un crocodile de 50 ans, grand, poli, propre sur lui, qui parle russe et joue de l’accordeon. Gena se sent seul et affiche une petite annonce : Jeune crocodile cherche amis. Cheburashka voit l’annonce, se presente, et leur amitie commence. Ensemble, ils decident d’ouvrir une maison de l’amitie pour tous les solitaires de la ville : une vieille dame au rat domestique Larissa (Chapoklyak, qui deviendra l’antagoniste principale), une petite fille nommee Galia, un lion bibliothecaire qui s’appelle Lev Tchandr. Les chapitres suivants racontent la construction de la maison, les aventures qui s’y deroulent, les desagrements causes par Chapoklyak, et la scolarisation de Cheburashka qui veut absolument apprendre a lire.

Illustration evoquant cheburashka ouspenski (1)

L’auteur

Edouard Nikolaievitch Ouspenski (1937-2018) est l’un des auteurs jeunesse russes les plus populaires de la seconde moitie du XXe siecle. Ingenieur de formation, il commence a publier des textes humoristiques dans les revues etudiantes de Moscou dans les annees 1960. Sa carriere de scenariste et d’auteur jeunesse decolle avec Cheburashka en 1966, puis avec Prostokvachino (1974), autre grand cycle qui raconte les aventures d’un garcon, d’un chat qui parle et d’un chien dans un village russe — adapte en dessin anime en 1978 par Vladimir Popov.

Ouspenski a publie une quarantaine de livres pour enfants, ecrit des scenarios d’animation et dirige a la radio sovietique puis russe plusieurs emissions jeunesse. Son style est reconnaissable : humour de situation, personnages decales, dialogues rapides, univers souvent semi-urbains ou les contraintes administratives de l’URSS sont detournees par la naivete des personnages. A sa mort en 2018, il restait l’un des auteurs les plus lus par les enfants russes. Il a aussi ete traduit dans une trentaine de langues.

Ce qui rend ce livre indispensable

Le premier interet du livre est d’avoir invente un personnage radicalement neuf. Avant Cheburashka, la litterature jeunesse sovietique mettait en scene des enfants (Nosov, Dragounski), des animaux de contes (Tchoukovski, Bilibine) ou des heros d’aventures (Volkov). Ouspenski invente une creature dont on ignore l’espece, le pays d’origine, la langue — un etranger dans une ville qui doit se faire une place. Cette ambiguite identitaire est devenue le coeur symbolique du personnage : Cheburashka est l’immigre interieur, le petit d’a cote qu’on doit accueillir.

Le deuxieme interet est le ton. Ouspenski ecrit sans sentimentalite, sans morale explicite, sans discours sur l’amitie. Il met simplement en scene deux solitaires qui se rencontrent par petite annonce et construisent ensemble un lieu pour accueillir les autres. La Maison de l’amitie n’est pas un concept pedagogique — c’est une vraie construction avec des briques, des ouvriers, des problemes administratifs, des visiteurs. L’emotion passe par l’anecdote et non par le surlignage emotionnel, ce qui rend le livre accessible tres tot sans jamais etre infantilisant.

Le troisieme interet est dans les personnages secondaires. Chapoklyak, vieille dame mechante qui trompe les gens pour son amusement personnel et se baladee avec un rat nomme Larissa sur son epaule, est l’une des plus grandes figures de la litterature jeunesse russe — antagoniste dont on se souvient autant que du heros. Galia la petite fille, Lev Tchandr le lion bibliothecaire, tous apportent une petite piece au puzzle urbain du livre.

Illustration evoquant cheburashka ouspenski (2)

Editions francaises disponibles

Les traductions francaises de Cheburashka sont plus rares que le merchandising du dessin anime. Les Editions La Farandole ont propose dans les annees 1970-1980 des versions partielles des aventures d’Ouspenski. L’Ecole des loisirs a ensuite publie certains titres dans leur collection Mouche ou Neuf. Des editions bilingues francais-russe existent occasionnellement chez les editeurs specialises (Librairie du Globe, YMCA-Press).

Pour les lecteurs russophones, les editions Machine, AST et Rosmen publient aujourd’hui de multiples editions illustrees (par Valeri Alfeevski pour les plus anciennes, par Boris Diodorov pour les contemporaines). Le dessin anime Soyuzmultfilm est par ailleurs tres largement diffuse — Arte l’a montre plusieurs fois, les Editions Montparnasse ont sorti un DVD francais, et les versions animees sont aussi sur YouTube avec sous-titres. Pour un panorama complet, voir la fiche dediee au dessin anime Cheburashka.

A quel age le lire

Des 3 ans en lecture partagee : les illustrations portent le recit meme quand l’enfant ne saisit pas tous les mots. Vers 5-6 ans, l’enfant peut suivre les chapitres et apprecier les dialogues. En autonomie de lecture vers 7-8 ans, avec le benefice d’un texte qui reste accessible sans etre enfantin. Le livre est un tres bon support pour decouvrir la culture sovietique de facon non didactique — il donne a voir la ville, la communaute, les petits metiers, les rituels collectifs, sans jamais les expliquer.

Pour prolonger

Dans le meme registre urbain et decale, Les recits de Denis de Viktor Dragounski offrent des nouvelles courtes autour d’un ecolier moscovite des annees 1950-1960. Pour rester chez Ouspenski, le cycle Prostokvachino (non detaille sur Timoun Books pour l’instant mais cite dans le guide de la litterature jeunesse russe) propose une suite naturelle a partir de 6-7 ans. Enfin, Les aventures de Dounno de Nosov continue l’exploration des petits personnages naifs en milieu urbain — avec un univers de korotyshki plus fantaisiste.