Publiée entre 1954 et 1965, la trilogie Les aventures de Dounno de Nikolaï Nosov est l’une des grandes œuvres romanesques de la littérature jeunesse soviétique. Plus de 1500 pages en trois volumes, elle suit un petit personnage curieux, paresseux et hable, nomme Neznaika — littéralement celui qui ne sait pas, traduit en français par Dounno — dans trois aventures successives. Le pays des korotyshki (petits-de-petite-taille) ou il vit est un monde miniature peuple d’enfants hauts comme des concombres qui construisent des maisons en ecorce, se deplacent en ballon ou en voiture a eau gazeuse, et organisent leur vie sociale entre camarades spécialisés.

Le succès de la trilogie dans l’URSS des années 1960-1980 a été considerable : des millions d’exemplaires vendus, trois dessins animés, plusieurs films, des jeux, des comedies musicales. Aujourd’hui encore, Dounno reste l’un des personnages les plus reconnus de la culture enfantine russe. Cette fiche revient sur les trois tomes, présente Nosov, analyse ce qui fait la durabilite de l’œuvre et donne les pistes pour la découvrir en français.

L’histoire en bref

Premier tome, Dounno et ses amis (1954). Dans le village fleuri des korotyshki, Dounno s’ennuie et invente mille betises. Son ami Znaika le savant decide de construire un ballon a air chaud pour voyager. Dounno et une bande d’amis s’embarquent. Le ballon traverse bois, rivieres et montagnes, s’ecrase pres de la ville verte, ville peuplée de korotyshkies (les filles). Les garçons y vivent d’abord en invites, puis s’integrent, et Dounno se trouve peu a peu plus reflechi au contact de Bouratinochka, fille sérieuse qui l’admire.

Deuxième tome, Dounno dans la ville d’ensoleillement (1958). Dounno et deux amis découvrent une grande ville utopique ou tout est automatise, les transports sont rapides, la culture est partagée, le travail est plaisant. Ils y passent plusieurs semaines, rencontrent des enfants ingenieurs, des artistes, des scientifiques. Dounno cause quelques catastrophes par son imprudence mais finit par comprendre les regles de cette société avancée. Ce tome est le plus utopique — une vision poétique du socialisme scientifique adaptée au jeune lecteur.

Troisième tome, Dounno sur la Lune (1965). Znaika a construit une fusee lunaire. Dounno embarque clandestinement. Sur la Lune, il découvre une société opposée a celle de la Terre : une ville capitaliste peuplée de korotyshki exploites par des patrons tout-puissants, une bourse qui ruine les petits epargnants, une police qui arrete les sans-logis. Le tome est une satire politique accessible, portée par les peripeties comiques de Dounno et ses amis qui essaient de changer les choses. Le retour sur Terre, au village fleuri, conclut la trilogie.

Illustration évoquant dounno nosov (1)

L’auteur

Nikolaï Nikolaevitch Nosov (1908-1976) est ne à Kiev, en Ukraine, dans une famille modeste. Il travaille d’abord comme ouvrier d’usine, puis comme réalisateur de films éducatifs pour la Red Army. Il commence à publier des nouvelles pour enfants dans les années 1930. Son premier grand succès, Fantaseurs (1945), recueil de nouvelles sur deux garçons rieurs, lui ouvre les portés de Detskaya Literatura.

Dans les années 1950, il se tourné vers le roman long. La trilogie Dounno devient son œuvre majeure : elle marie avec bonheur le conte fantastique, l’aventure, la science-fiction et la satire. Nosov a aussi publié des nouvelles très célèbres pour les 6-8 ans (Les aventures de Kolia Sineglazov, Vitia Maleev a l’école et a la maison) qui ont été longtemps inscrites dans les programmes scolaires russes. Il a reçu le prix Staline en 1952. Son style est direct, chaleureux, précis, sans moralisme visible — l’enfant apprend par la trame, jamais par l’injonction.

Ce qui rend ce livre indispensable

Premier atout : la construction du monde des korotyshki. Nosov cree un univers coherent, détaillé, que l’enfant peut explorer comme une maquette. Chaque personnage a un nom parlant (Znaika = celui qui sait, Pilioulkine = celui aux pilules, Vintik et Chpountik = petite vis et petit boulon), un métier précis, une pièce dans la grande maquette collective. Cette coherence donne au lecteur le plaisir de la geographie imaginaire — au même titre que le Pays des Merveilles de Lewis Carroll ou le pays d’Oz de Baum. L’enfant peut s’y installer pour plusieurs semaines de lecture.

Deuxième atout : le personnage de Dounno. Contrairement au héros classique du roman jeunesse, Dounno n’est ni courageux ni sage ni spécialement dote. Il est bavard, paresseux, un peu menteur, toujours convaincu d’avoir raison. Au fil de la trilogie, il apprend par ses erreurs sans jamais devenir parfait. Cette figure de l’enfant ordinaire qui se trompe et progresse par tâches est l’un des grands modèles pedagogiques non moralisateurs de la littérature russe jeunesse. L’enfant lecteur peut se projeter sans culpabilite.

Illustration évoquant dounno nosov (2)

Troisième atout : la variete des registres. Nosov réussit a faire tenir dans la même trilogie un roman d’aventure (tome 1), une utopie poétique (tome 2), une satire politique (tome 3). L’enfant grandit avec les tomes : il découvre a 7 ans un monde merveilleux, a 9 ans une vision futuriste, a 11 ans une réflexion sociale. Peu d’auteurs jeunesse ont réussi cette progression croissante dans un même cycle.

Éditions françaises disponibles

Les Éditions La Farandole ont publié dans les années 1960 la première traduction française de Dounno et ses amis, sous le titre Les aventures du petit Neznaika. Les volumes suivants ont été partiellement traduits puis epuises. Aujourd’hui, les éditions sont plus rares : on trouve des occasions chez les libraires d’ancien et certaines reimpressions occasionnelles chez L’École des loisirs ou dans des anthologies de littérature soviétique.

Pour les russophones, les éditions contemporaines (Machine, AST, Eksmo, Rosmen) proposent la trilogie complète illustrée par Alexei Laptev ou Henrik Valk, les illustrateurs historiques. Une édition intégrale en un seul volume existe aussi, pratique pour les adultes qui découvrent l’œuvre. Pour les parents francophones, un achat conjoint (version française du tome 1 + lecture a voix haute) puis progression vers le russe peut fonctionner pour les enfants en apprentissage.

A quel âge le lire

Dès 7 ans en lecture partagée pour le premier tome : les chapitres courts, les personnages dessinés, l’humour font que l’enfant suit sans peine. Vers 9-10 ans, l’autonomie complète est possible et l’enfant devore souvent le tome en quelques jours. Le deuxième tome convient bien des 8-9 ans. Le troisième, plus long et plus politique, demande un lecteur de 10-12 ans pour en saisir la satire. La trilogie accompagne idéalement un enfant pendant trois a cinq ans de lecture.

Pour prolonger

Dans la même famille du roman jeunesse avec monde a construire, Le Magicien de la cité d’Émeraude de Volkov propose une epopee complète en cinq volumes qui peut suivre la lecture de Dounno. Pour revenir dans un cadre réaliste, Les récits de Denis de Dragounski raconte la vie quotidienne d’un écolier moscovite en petits chapitres comiques. Enfin, pour une vision plus complète de la littérature jeunesse russe, le pilier dédié rassemble les grands auteurs du XXe siècle que Dounno prolongé ou annonce.