Publie pour la premiere fois en 1939 par l’ecrivain et professeur de mathematiques Alexandre Volkov, Le Magicien de la cite d’Emeraude est l’une des oeuvres les plus populaires de la litterature jeunesse russe et sovietique. Son origine est singuliere : Volkov avait lu Le Magicien d’Oz de l’americain L. Frank Baum (1900) et entrepris de le traduire pour apprendre l’anglais. Au fil de la traduction, il a adapte, raccourci, reecrit et finalement republie sous son nom une version russe libre qui a pris son autonomie.

Le livre est devenu un succes immediat. Volkov l’a reecrit en 1959 pour une nouvelle edition illustree par Leonid Vladimirsky, version qui est aujourd’hui le texte de reference. Surtout, il a ecrit entre 1963 et 1982 cinq suites entierement originales qui forment un cycle complet de six volumes — sans aucun equivalent chez Baum. Pour les Russes, le Magicien de la cite d’Emeraude n’est pas une variante du Magicien d’Oz : c’est un cycle autonome, compare parfois a Narnia ou au Seigneur des Anneaux dans sa capacite a construire un univers durable.

L’histoire en bref

En Amerique du Nord (ou dans une contree indeterminee selon les editions), une tornade emporte Elli, une petite fille, et son chien Totochka. La maison retombe au pays des Jevouns (les mangeurs-bleus), qu’elle ecrase par hasard en tuant la mechante sorciere de l’Est. La gentille fee du Nord lui offre les souliers argentes de la defunte et lui conseille d’aller voir le grand magicien Goudvine dans sa cite d’Emeraude — seul lui peut la renvoyer chez elle.

En chemin, Elli rencontre trois compagnons : Strachila, un epouvantail sans cervelle ; Jelezny Drovosek, un bucheron de fer-blanc sans coeur ; Smely Lev, un lion sans courage. Tous veulent aussi demander quelque chose a Goudvine. Le voyage les mene a travers un pays de pavots soporifiques, de forets hantees, de champs de ble. Arrives a la cite, ils decouvrent que Goudvine est un petit homme ordinaire venu d’Amerique, qui a reussi a se faire passer pour un magicien. Il offre a Strachila des sons pour cerveau, a Jelezny Drovosek un coeur en chiffon, au lion une potion de bravoure — tous placebos symboliques. Pour Elli, il tente de la ramener en ballon, echoue, et c’est la bonne sorciere Stella qui finalement la renvoie chez elle en frappant trois fois les souliers argentes.

Illustration evoquant magicien cite emeraude volkov (1)

L’auteur

Alexandre Melentievitch Volkov (1891-1977) est un personnage atypique de la litterature jeunesse russe. Professeur de mathematiques superieures a Moscou (Institut des metaux non ferreux), polyglotte (il a appris l’allemand, le francais, l’anglais en autodidacte, puis le bulgare et le persan), il s’est tourne vers la litterature sur le tard. Il a publie des romans historiques (Deux freres, Voyageurs du troisieme millenaire) avant le succes du Magicien.

Apres la reecriture de 1959 et les illustrations canoniques de Vladimirsky, Volkov a ecrit cinq suites en dix-neuf ans. La saga totalise plus de 1500 pages. Il a egalement publie des ouvrages scientifiques populaires pour les enfants et des traductions. Discret, travailleur, fidele a son metier de professeur jusqu’a ses dernieres annees, Volkov est reste mal identifie hors des frontieres russes mais constitue l’un des grands batisseurs d’univers de la litterature jeunesse slave.

Ce qui rend ce livre indispensable

Premier atout : la trame narrative est un modele. Les trois compagnons d’Elli — l’epouvantail qui veut un cerveau, l’homme de fer-blanc qui veut un coeur, le lion qui veut du courage — incarnent chacun une dimension du developpement enfantin. Le voyage ensemble est une pedagogie implicite : on apprend qu’on possede deja ce qu’on cherche, et que l’effort partage revele ce potentiel. Cette structure tres claire en fait un livre de premier roman fantastique pour un enfant qui decouvre le genre.

Deuxieme atout : l’univers russifie. Volkov a change les noms (Jevouns pour Munchkins, Goudvine pour Goodwin, Strachila pour Scarecrow), les paysages (plus de plaines russes que de farmland americain), les details culinaires et vestimentaires. Pour un enfant russophone, l’univers est familier — l’epouvantail ressemble a ceux des champs de Russie centrale, le bucheron evoque les taigas, les couleurs rappellent les estampes populaires. Cette adaptation en fait un classique national plus qu’une traduction.

Troisieme atout : les cinq suites. Volkov a invente un peuple souterrain (Les sept rois souterrains), un sorcier menacant (Ourfin Jus), une tribu de petits-hommes-a-queue (les Marrans), un brouillard magique jaune, des robots de bois. L’univers s’enrichit tome apres tome, sans jamais perdre son ton. Le cycle est compare par certains critiques a celui du Pays d’Oz lui-meme (Baum avait ecrit 14 tomes) — mais les suites russes ont une coherence narrative et une ambition thematique superieures.

Illustration evoquant magicien cite emeraude volkov (2)

Editions francaises disponibles

Le Magicien de la cite d’Emeraude est disponible en francais sous plusieurs editions. Les Editions des Syrtes ont notamment publie le premier tome dans une traduction soignee. Les Editions La Farandole, dans les annees 1970-1980, avaient propose une version illustree aujourd’hui introuvable neuve mais recherchee par les collectionneurs. L’Ecole des loisirs a occasionnellement publie des volumes isoles du cycle.

Les cinq suites sont moins traduites. Certaines editions specialisees (notamment en Belgique et au Quebec) en proposent des extraits. Pour lire l’integralite du cycle, il faut souvent passer par l’edition russe originale (Machine, AST, Rosmen, Eksmo) avec les illustrations de Vladimirsky, ou par des editions anglaises. Les librairies russophones de Paris (Librairie du Globe, YMCA-Press) gardent souvent le cycle complet en stock.

A quel age le lire

Des 8 ans en lecture partagee, en autonomie vers 9-10 ans. Les premiers chapitres (la tornade, le pays des Jevouns) peuvent impressionner les tres jeunes — a reserver donc aux enfants prets pour un certain suspens narratif. Vers 10-11 ans, les tomes 2 et 3 se decouvrent seuls. Le cycle complet accompagne idealement un lecteur de 8 a 13 ans, chaque tome apportant une couche narrative supplementaire. Pour un enfant francophone, le premier tome peut aussi etre une excellente porte d’entree vers l’imaginaire slave.

Pour prolonger

Dans la meme famille du roman-univers, Les aventures de Dounno de Nosov offre un cycle de trois tomes avec un monde miniature coherent. Pour rester dans le conte en vers russe, Le Petit Cheval bossu d’Ersov propose une epopee plus courte mais aussi riche en inventions. Enfin, le guide de la litterature jeunesse russe situe le Magicien de la cite d’Emeraude dans l’ensemble du paysage editorial sovietique et post-sovietique.