Il existe dans chaque tradition orale un conte fondateur que tous les enfants apprennent avant meme de savoir lire. En Russie, ce conte est Repka (Le Navet). Court, repetitif, peuple de personnages familiers, il appartient au repertoire des tout-petits depuis des generations. Sa structure en chaine — chaque personnage appele a la rescousse par le precedent pour tirer un navet geant — en fait un modele parfait pour les premiers partages de livre entre parents et enfants.
Cette fiche presente le conte, ses versions successives, ses illustrations iconiques et ses editions en francais.
Un conte populaire recueilli par Afanassiev
Alexandre Afanassiev (1826-1871) est le pere du folklore russe ecrit. A partir des annees 1850, il recueille, compare et publie les contes populaires transmis oralement dans les villages russes. Son recueil Narodnye russkie skazki, publie en plusieurs volumes entre 1855 et 1863, est le monument fondateur de la litterature orale russe. Il compile pres de six cents contes collectes aupres de sources diverses.
C’est dans ce recueil que Repka figure pour la premiere fois sous une forme ecrite. Le conte est tres court — quelques lignes dans la version originale — et adopte une structure de repetition cumulative ou chaque nouveau personnage est ajoute a la chaine precedente. Cette technique est commune a de nombreux contes populaires europeens (La vieille femme et son cochon en anglais, la chaine du Petit chaperon rouge dans certaines variantes) mais elle est particulierement bien exploitee dans la version russe.
La version de Tolstoi
En 1875, Leon Tolstoi publie ses Azbuka (Livre d’alphabet) et Novaja azbuka (Nouveau livre d’alphabet), manuels de lecture destines aux enfants des ecoles paysannes qu’il avait fondees a Iasnaia Poliana. Dans ces livres figurent des versions simplifiees de contes populaires, dont Repka. Tolstoi en donne une version epuree, avec une formulation tres courte, facile a memoriser pour un enfant apprenant a lire.
Cette version Tolstoi a largement contribue a la diffusion du conte en URSS, ou les livres de lecture scolaires l’ont reproduite tout au long du XXe siecle. Elle est aujourd’hui celle que la plupart des enfants russes apprennent a l’ecole maternelle et au debut du primaire.

La structure en chaine
Le conte suit une formule simple qui se repete. Le grand-pere plante un navet. Il grandit enormement. Le grand-pere tente de l’arracher : il tire, tire, tire, mais ne peut. Il appelle la grand-mere. La grand-mere s’accroche au grand-pere, qui s’accroche au navet. Ils tirent, tirent, mais ne peuvent. La grand-mere appelle la petite-fille, qui s’accroche a la grand-mere. Ainsi de suite avec le chien, le chat, et enfin la souris. La sequence se conclut : la souris tire le chat, le chat tire le chien, le chien tire la petite-fille, la petite-fille tire la grand-mere, la grand-mere tire le grand-pere, le grand-pere tire le navet — et le navet sort.
Cette formule cumulative est un jeu pour les jeunes enfants. Ils anticipent, repetent, rient de la longueur croissante de la chaine. Le conte peut se raconter en quelques minutes ou s’etirer selon le plaisir que prend l’enfant a la reprise.
La morale : la cooperation et la petite force
La morale du Navet est celle de la cooperation. Aucun personnage isole ne peut arracher le navet geant. Il faut une chaine entiere. Plus interessant, c’est la souris — le plus petit et le plus faible de tous — qui permet l’ouverture finale. Le message est clair pour l’enfant : chaque force compte, meme la plus modeste.
Cette dimension collective et egalitaire est souvent soulignee dans les lectures scolaires sovietiques, qui y voyaient une illustration des valeurs de solidarite. Mais la lecture est en realite plus universelle : il s’agit d’un message sur la complementarite et sur l’importance de ne meprise personne.
Les grandes illustrations
Le conte a ete illustre par plusieurs grands noms de l’album russe.

Iouri Vasnetsov (1900-1973), illustrateur essentiel de l’album sovietique, a donne au Navet plusieurs series iconiques. Son style, chaleureux et naif, nourri des traditions populaires russes, est particulierement adapte au conte. Ses personnages sont ronds, expressifs, les animaux humanises avec beaucoup de tendresse. Les editions Vasnetsov de Repka sont aujourd’hui recherchees par les collectionneurs.
Vladimir Souteev (1903-1993), maitre de l’album pour tout-petits, a illustre et adapte Repka dans un style simple et lumineux. Souteev est souvent choisi comme premier illustrateur de livres russes pour les bebes, son trait est immediatement lisible et attachant.
Elizaveta Bem (1843-1914), illustratrice du XIXe siecle, a produit des versions plus classiques et detaillees. Ses planches sont aujourd’hui regardees comme des documents d’art graphique du debut de l’edition russe illustree.
Editions francaises et bilingues
En France, plusieurs editeurs ont publie le conte. L’Ecole des loisirs, MeMo, Les Editions des Elephants ont propose des adaptations illustrees. Pour les versions bilingues franco-russes, voir les catalogues de petits editeurs specialises, des librairies russes de Paris (Librairie du Globe) et les fonds des bibliotheques slavistes (Inalco, BULAC).
Pour les familles qui souhaitent introduire l’enfant a la langue russe, Repka est un choix ideal. Le texte est court, repetitif, avec un vocabulaire concret (plante, navet, grand-pere, grand-mere, chien, chat, souris) qui aide a la memorisation. Lu en russe puis en francais, il sert a la fois de premier conte et de premier exercice bilingue.
Conclusion
Le Navet est l’un de ces contes qui, dans leur simplicite apparente, contiennent tout. Une histoire, une morale, un rythme, des personnages. Transmis depuis des generations, recueilli par Afanassiev et adapte par Tolstoi, illustre par Vasnetsov et Souteev, il fait partie du patrimoine des premiers livres que l’on lit aux enfants russes. Pour les familles francophones, il est une belle porte d’entree dans la tradition du conte populaire russe, a cote des autres classiques que sont Le conte du Tsar Saltan de Pouchkine ou les contes de Masha et l’Ours. Pour un panorama plus large, voir notre guide des contes populaires russes.