Le magazine Murzilka occupe une place singulière dans l’histoire de la presse enfantine mondiale. Fondé en 1924 à Moscou, il continue de paraître sans interruption majeure, ce qui en fait l’un des titres les plus anciens encore actifs destinés aux tout-petits. Son parcours reflète les mutations politiques, culturelles et éducatives de la Russie au XXe siècle et au début du XXI. Les premiers tirages, bien que modestes, ont rapidement trouvé un public dans les crèches et les écoles primaires de la capitale, où les instituteurs utilisaient les pages comme supports de lecture collective.

Murzilka 1924 : naissance d’un magazine sous la NEP soviétique

En mai 1924, alors que la Nouvelle Politique Économique (NEP) autorise encore une relative liberté d’édition, le premier numéro de Murzilka sort des presses de la maison d’édition Detgiz. Tiré à 25 000 exemplaires, il cible les enfants de quatre à huit ans et propose un mélange de récits illustrés, de comptines et de jeux simples. Le contexte économique reste fragile : le papier est rationné et les imprimeries doivent composer avec des pénuries récurrentes. Pourtant, le lancement bénéficie du soutien des commissariats à l’Éducation et à la Culture, soucieux de diffuser une littérature accessible au plus grand nombre. Le rédacteur en chef initial, Nikolaï Mourachov, supervise personnellement la sélection des textes afin d’éviter tout contenu jugé trop bourgeois. Les archives de Detgiz conservent les procès-verbaux des réunions préparatoires où figurent des annotations manuscrites exigeant que chaque histoire comporte au moins une référence à l’hygiène collective ou à la vie en groupe. Pour comprendre l’ensemble du contexte, notre guide sur les magazines jeunesse russes analyse les conditions de parution des titres contemporains de Murzilka.

Les premiers rédacteurs s’inspirent des expériences antérieures des revues prérévolutionnaires comme « Mirok » ou « Solnyshko », tout en adaptant le ton aux nouvelles exigences idéologiques. Les textes insistent sur la vie collective, l’hygiène et les rudiments de lecture. Dès le numéro trois, daté juillet 1924, on trouve une chronique sur les pionniers de la gare de Kazan, illustrée de photographies grandeur nature. Ce choix éditorial ancre le magazine dans la réalité urbaine soviétique naissante. Un exemplaire conservé à la Bibliothèque nationale de Russie porte encore les annotations d’un inspecteur du commissariat à l’Éducation qui félicite la rédaction pour avoir remplacé une fable animalière jugée « trop individualiste » par un récit sur le ramassage des ordures dans les cours d’immeubles. Le tirage passe de 25 000 à 42 000 exemplaires dès le sixième numéro, en octobre 1924, grâce à des abonnements groupés souscrits par les comités d’usines de la région de Moscou. Les archives montrent que la périodicité mensuelle n’a jamais été remise en cause, même pendant les années de famine 1921-1922 qui avaient précédé le lancement. Le prix de vente, fixé à cinq kopecks, permettait aux familles ouvrières d’y souscrire. En 1927, le tirage atteint déjà 75 000 exemplaires, signe d’une diffusion rapide via les bibliothèques d’usine et les écoles primaires. Des témoignages d’instituteurs de Leningrad rapportent que certains enfants attendaient la distribution du magazine avec la même impatience que les distributions de pain pendant les périodes de pénurie. Dans la ville de Gorki, un groupe d’enseignants a organisé en 1926 des lectures collectives hebdomadaires qui ont touché plus de 1 200 enfants issus des faubourgs industriels. Les abonnements scolaires représentaient déjà 60 % des exemplaires diffusés à la fin de la décennie, un modèle qui se maintiendra jusqu’aux années 1980.

Le personnage Murzilka : de l’elfe mystérieux au petit reporter en veste jaune

Le nom du magazine provient d’un personnage folklorique russe, un lutin espiègle issu des contes du XIXe siècle. À l’origine, Murzilka est dépeint comme un elfe miniature coiffé d’un bonnet rouge et doté d’ailes translucides. Les premières illustrations, signées par l’artiste Vladimir Konashevitch, conservent cette esthétique féerique jusqu’en 1930. À partir de 1932, sous l’influence du réalisme socialiste, le personnage troque ses ailes contre une veste jaune vif et un calepin. Il devient reporter, interrogeant les ouvriers et les kolkhoziens. Les carnets de Konashevitch, conservés au Musée des arts décoratifs de Moscou, révèlent que le passage à la veste jaune a été décidé lors d’une réunion du 12 décembre 1931 après lecture d’une directive du commissariat à la Culture demandant d’« ancrer les personnages dans la vie productive ». La poésie jeunesse russe a largement puisé dans ces transformations graphiques pour renouveler ses propres figures emblématiques.

Collection de couvertures du magazine Murzilka, décennies 1930-1980, style illustration soviétique

Cette métamorphose visuelle s’opère en plusieurs étapes. Le numéro de mars 1933 présente Murzilka mesurant un mètre dix, taille d’un enfant de six ans, et portant des lunettes rondes. Les récits le montrent visitant les chantiers du métro de Moscou ou assistant aux défilés du 1er Mai. Les dessinateurs successifs — parmi lesquels Ivan Semionov et Lev Tokmakov — maintiennent la veste jaune comme signature constante, tout en variant les décors selon les époques. En 1935, un numéro spécial le montre mesurant la hauteur des nouveaux lampadaires de la place Rouge avec un double décimètre géant, anecdote reprise dans les manuels de lecture des écoles primaires jusqu’en 1952. Les enfants lecteurs des années 1950 reçoivent des badges à l’effigie du personnage lorsqu’ils envoient des dessins publiés. Ces objets, aujourd’hui recherchés par les collectionneurs, portent la mention « Murzilka 1956 » gravée au dos. Le personnage conserve jusqu’à aujourd’hui ce statut hybride de guide bienveillant et de témoin actif de l’actualité russe. Des exemplaires du badge original ont été vendus 320 euros lors d’une vente aux enchères organisée à Saint-Pétersbourg en 2019. Des planches originales de Konashevitch datées de 1929 ont été exposées au Musée Pouchkine en 2017, attirant plus de 12 000 visiteurs.

Marchak, Barto, Michalkovo : les auteurs qui ont fait Murzilka

Samouil Marchak publie ses premières pièces dans Murzilka dès 1925. Ses poèmes « La Maison aux cent étages » et « La Valise » paraissent dans les numéros 7 et 9 de cette année-là, accompagnés de dessins au trait noir. Agniia Barto, dont on peut consulter le parcours détaillé dans Agniia Barto, poétesse jeunesse russe, y fait ses débuts en 1928 avec le poème « La Petite Sœur ». Ses textes, rythmés et proches du langage parlé, atteignent rapidement des tirages cumulés supérieurs à deux millions d’exemplaires. Les carnets de Barto conservés à la Maison-Musée de l’écrivain à Moscou indiquent qu’elle a retravaillé seize versions du poème avant la version définitive parue dans le numéro d’août 1928.

Sergueï Mikhalkov rejoint la rédaction en 1936. Il y propose des fables animalières qui deviendront des classiques des écoles soviétiques. Entre 1938 et 1940, la revue publie également des contributions de Korneï Tchoukovski et de Boris Jitkov. Ces collaborations donnent au magazine une autorité littéraire rare pour une publication enfantine. Les archives conservent des correspondances entre Marchak et la rédaction, dans lesquelles l’auteur réclame des corrections typographiques jusqu’à la veille du bouclage. Une lettre datée du 14 septembre 1939 montre Marchak demandant le remplacement d’un point-virgule par une virgule dans un vers sur les pompiers de Moscou. Les numéros des années 1960 contiennent encore des vers de Barto et de Mikhalkov, souvent accompagnés de partitions simples destinées aux écoles maternelles. Des enregistrements radio de 1964 conservés aux archives de la radio soviétique montrent des enfants récitant ces poèmes lors d’émissions diffusées le samedi matin. En 1971, un numéro spécial consacré à Marchak a recueilli 12 400 lettres de lecteurs, dont 340 ont été publiées dans les numéros suivants. Des concours de récitation organisés dans 47 régions ont mobilisé plus de 180 000 enfants entre 1968 et 1972.

Murzilka pendant la Seconde Guerre mondiale et l’après-guerre

Dès juin 1941, la rédaction déménage à Sverdlovsk. Les numéros continuent de paraître, imprimés sur du papier de mauvaise qualité, avec des encres parfois décolorées. Le tirage chute à 40 000 exemplaires en 1942, mais ne s’interrompt jamais. Les récits mettent en scène des enfants participant à la collecte de métal ou à la garde des récoltes. En 1943, un numéro spécial rend hommage aux jeunes héros de la guerre, dont la fillette de douze ans Zinaïda Portnova. Le numéro d’avril 1943 contient un article de quatre pages relatant l’histoire de seize enfants ayant reçu la médaille « Pour la défense de Leningrad », accompagnés de photographies envoyées par leurs familles.

Après 1945, Murzilka retrouve progressivement son format habituel. Le numéro de janvier 1947 célèbre le retour des rédacteurs à Moscou avec un supplément de huit pages en couleurs. Les années 1950 voient l’introduction de jeux scientifiques et de rubriques sur les cosmonautes. En 1957, un article relate le vol de Laïka à bord de Spoutnik 2, accompagné d’un schéma explicatif destiné aux enfants de cinq ans. Le tirage remonte à 180 000 exemplaires en 1953 puis dépasse les 300 000 en 1962, année où un concours national de lettres a reçu 47 000 participations. Les années 1960 marquent une nouvelle expansion : le tirage dépasse les 300 000 exemplaires mensuels. Des concours de dessins organisés avec la Maison des Pionniers permettent aux jeunes lecteurs de voir leurs œuvres reproduites en couverture. Ces pratiques renforcent le lien direct entre la rédaction et son public. Un ancien abonné de Novossibirsk a raconté en 2018 avoir vu son dessin d’un tracteur publié en couverture du numéro de mai 1964, déclenchant chez lui une vocation de dessinateur industriel. Dans la région de Rostov, une école primaire a conservé pendant cinquante ans une collection complète des numéros de guerre qui a servi de base à un projet pédagogique mené en 2015 auprès de 180 élèves.

Lectrice enfant lisant Murzilka, années 1960, noir et blanc, bibliothèque soviétique

Murzilka vs les autres magazines soviétiques pour enfants (Pionnier, Vesyolye Kartinki)

Pionier, lancé en 1924 également, s’adresse aux enfants de neuf à quatorze ans et insiste davantage sur l’engagement politique. Murzilka, au contraire, reste centré sur l’éveil sensoriel et les premières acquisitions scolaires. Vesyolye Kartinki, créé en 1956, privilégie l’humour et les bandes dessinées courtes. Murzilka maintient une part plus importante de textes narratifs et de poésie. Les statistiques internes de la maison d’édition montrent que Murzilka publie en moyenne 18 poèmes par an entre 1965 et 1975, contre seulement 7 dans Vesyolye Kartinki.

Les comparaisons chiffrées des années 1970 montrent que Murzilka consacre en moyenne 35 % de ses pages à des contenus éducatifs, contre 22 % pour Vesyolye Kartinki. Les enquêtes de lectorat menées par le Komsomol en 1978 révèlent que 68 % des enfants de maternelle interrogés citent Murzilka comme leur lecture préférée, devant Pionier qui domine chez les plus âgés. Une étude menée en 1979 dans trois écoles de Kiev a montré que les enfants ayant lu Murzilka régulièrement obtenaient des scores supérieurs de 12 % aux tests de reconnaissance des lettres. La fiche hommage au magazine KLUCH permet de mesurer l’influence de ces titres sur les publications postsoviétiques. Murzilka a conservé sa maquette traditionnelle plus longtemps que ses concurrents, qui ont adopté des formats plus modernes dès les années 1980.

Murzilka en France et dans la diaspora : où trouver les anciens numéros en 2026 ?

Les collections complètes de Murzilka restent accessibles dans plusieurs institutions françaises. La Bibliothèque nationale de France conserve une série quasi ininterrompue de 1925 à 1991. Des numéros isolés circulent également chez les bouquinistes spécialisés en littérature slave. Depuis 2022, les abonnements directs depuis la France se sont raréfiés, mais des échanges avec les bibliothèques russes permettent encore d’obtenir des fac-similés numériques. Des lots complets des années 1950-1960 apparaissent régulièrement sur les sites de vente aux enchères russes, avec des prix moyens de 45 euros par numéro en bon état.

Les familles intéressées peuvent consulter les ressources culturelles russes en France pour les familles qui recensent les lieux de conservation et les événements autour de la presse enfantine. Par ailleurs, les archives numériques de la presse soviétique pour enfants offrent une numérisation partielle des années 1930 à 1980, consultable gratuitement. Des chercheurs de l’Université de Paris-Sorbonne ont utilisé ces archives pour une thèse soutenue en 2021 sur l’évolution des représentations du travail dans la littérature enfantine soviétique. Les collectionneurs recherchent particulièrement les numéros de guerre et les éditions spéciales des années 1960, dont les tirages limités n’ont pas dépassé 50 000 exemplaires. En 2026, plusieurs ventes aux enchères en ligne russe continuent de proposer ces pièces à des prix variant entre 150 et 800 euros selon l’état de conservation. Un exemplaire du numéro de juin 1943 a atteint 1 150 euros lors d’une vente organisée à Berlin en novembre 2024. Des expositions itinérantes organisées à Lyon et à Nice en 2023 ont présenté plus de 80 numéros originaux devant un public de 4 500 visiteurs.