Écrit en pleine Seconde Guerre mondiale et publie en 1942, Douze mois est l’une des œuvres les plus lumineuses de la littérature jeunesse russe — une pièce de théâtre en vers qui transforme un conte populaire slovaque en fable hivernale. Samuel Marchak y raconte l’histoire d’une fillette douce, envoyée dans une forêt enneigee par sa maratre pour rapporter un panier de perce-neige le soir du Nouvel An. Autour d’un grand feu, douze vieillards et jeunes hommes veillent : ce sont les mois personnifiés, et l’un d’eux va lui offrir le miracle floral qu’elle cherche.

La pièce est devenue avec le temps le symbole du Novy God, le Nouvel An russe et soviétique. Elle se joue chaque décembre dans les théâtres jeunesse, sert de base au dessin animé Soyuzmultfilm de 1956 (un des chefs-d’œuvre du studio) et figure au programme de la plupart des écoles russes. Cette fiche retrace sa genèse, détaillé l’intrigue, situe Marchak dans son époque et donne les repères pour découvrir l’œuvre en français.

L’histoire en bref

La pièce s’ouvre la veille du Nouvel An. Une jeune fille orpheline vit avec sa maratre et sa demi-sœur paresseuse. La tsarine, une reine-enfant capricieuse qui vient de monter sur le trone, decrete que quiconque lui apporte un panier de perce-neige recevra une récompense royale — mais tout refus sera puni. La maratre voit la une occasion de se debarrasser de l’orpheline et l’envoie dans la forêt enneigee, malgré le froid polaire et la nuit qui tombe.

La fillette marche dans la neige, se perd, trebuche. Elle apercoit une lueur au loin et découvre une clairiere ou brulent douze grands feux. Autour d’eux se tiennent douze hommes — douze mois personnifiés, du vieux Janvier au jeune Décembre. Touches par sa politesse et sa peine, les mois tiennent conseil. Avril, le plus jeune, accepte de prendre la place du mois en cours le temps d’une heure, pour que les perce-neige puissent fleurir. La neige fond, les fleurs surgissent, la fillette remplit son panier et rentre au palais. La suite — la récompense, la punition de la maratre et de sa fille, la morale finale — se déroulé en scènes alternees dans la pièce complète.

Illustration évoquant douze mois marchak (1)

L’auteur

Samuel Iakovlevitch Marchak (1887-1964) est ne a Voronej dans une famille juive modeste. Élève prodige, il commence a écrire des poèmes a 11 ans, etudie en Angleterre a l’Université de Londres (1912-1914) ou il découvre la tradition des nursery rhymes anglaises qui marquera profondément son écriture. Revenu en Russie, il fonde en 1923 avec son ami Evgueni Chvarts le premier magazine jeunesse soviétique, Le Moineau, puis dirige dans les années 1920-1930 le departement jeunesse de la maison d’édition Gosizdat à Leningrad — qui deviendra Detgiz, la grande maison d’édition pour enfants.

Son œuvre est double : d’une part des poèmes et contes pour enfants (La maison du chat, Le courrier, Les bagages, Douze mois, Le chat distrait, L’histoire d’un nigaud, Si tu es poli), d’autre part une immense œuvre de traducteur — il a donné aux Russes leurs versions canoniques des sonnets de Shakespeare, des poèmes de Burns, de Blake, de Keats, de Kipling. Il a reçu plusieurs fois le prix Staline et le prix Lenin. Ses textes sont encore aujourd’hui déclinés en spectacles, dessins animés et livres illustrés.

Ce qui rend ce livre indispensable

Douze mois repose sur une idée narrative d’une grande beauté : l’alliance des saisons personnifiées avec une enfant injustement traitee. Cette figure de l’orpheline protegee par des forces naturelles appartient au fonds commun des contes européens (Cendrillon, Blanche-Neige), mais Marchak lui donne une dimension poétique particulière grâce au dispositif théâtral. Chaque mois a une voix, un caractère, une manière de parler : Janvier est grave, Avril est impetueux, Juin est rieur, Octobre est pensif. Le dialogue entre eux autour du feu constitue l’un des grands moments lyriques du théâtre jeunesse russe.

La pièce tire aussi sa puissance du contraste entre le monde du palais — capricieux, arbitraire, menacant — et le monde de la forêt — severe mais juste. La tsarine enfant, qui veut faire decreter que douze viendra après onze, incarne la tyrannie absurde ; les mois, qui reglent leur conseil selon la vertu et le mérite, incarnent une forme de justice cosmique accessible même aux plus humbles. Pour un enfant de 5 à 10 ans, cette opposition est limpide et formatrice.

Enfin, Marchak a écrit la pièce en vers rimes, avec une musicalité qui rappelle les meilleures comptines anglaises qu’il avait traduites. Le texte se récité, se chante, se joue sur scène. Des écoles entières en Russie montent chaque année Douze mois pour la fête du Nouvel An. La pièce est aussi un objet littéraire rare : elle réussit la synthese entre le conte populaire, la poésie orale et le théâtre pour enfants.

Illustration évoquant douze mois marchak (2)

Éditions françaises disponibles

Douze mois a connu plusieurs traductions françaises. Les Éditions La Farandole (ancien éditeur communiste français, 1955-1992) ont publié une première version dans les années 1960, aujourd’hui devenue livre de collection. L’École des loisirs et les Éditions des Eléphants ont plus récemment propose des éditions illustrées. Les éditions MeMo ont réédité dans leur collection Les grands albums soviétiques des versions illustrées par Vladimir Konashevitch ou Nika Goltz.

Pour les lecteurs bilingues, les éditions russes contemporaines (Machine, Rosmen, AST) proposent des versions illustrées abordables qui se trouvent dans les librairies russes de Paris, Geneve ou Bruxelles. Le texte est aussi disponible sur plusieurs plateformes numeriques en russe original. Pour la version dessin animé de 1956, Soyuzmultfilm a mis le film en libre acces avec sous-titres anglais sur YouTube.

A quel âge le lire

Dès 5 ans en lecture partagée ou en écouté de la version audio. La pièce contient quelques passages de tension — la maratre menacante, la reine capricieuse, la forêt hostile — mais la resolution est joyeuse et claire. Vers 7-9 ans, l’enfant peut lire la pièce en autonomie et apprécier la structure en scènes et dialogues ; c’est l’âge idéal pour proposer une lecture a voix haute a plusieurs, en distribuant les rôles. Vers 10-12 ans, la pièce devient un excellent support pour un club de lecture, un atelier théâtre ou une découverte de la poésie rimee.

Pour prolonger

Dans la même tradition du conte en vers russe, Le Petit Cheval bossu d’Ersov offre une aventure plus longue avec des éléments fantastiques slaves plus marques. Pour d’autres textes de Marchak et de la poésie jeunesse russe, La maison du chat et Le courrier sont accessibles des 4-5 ans. Enfin, pour ancrer l’univers hivernal du Nouvel An russe, les contes populaires russes (Marochka, la fille des neiges ; Morozko, le grand-père gel) complètent parfaitement Douze mois.