Un samedi matin de février, dans la salle d’animation de la médiathèque du 11e arrondissement de Paris, une vingtaine d’enfants sont assis sur des coussins face à un grand écran. Sur la toile défilent les images granuleuses et doucement colorées de Cheburashka — le premier épisode de 1969, en version originale russe. Aucun des enfants ne comprend le dialogue. Pourtant, personne ne parle, personne ne bouge. La petite créature aux grandes oreilles vient de découvrir son image dans un miroir, et un garçon de sept ans, assis au premier rang, incline doucement la tête dans le même angle qu’elle. C’est dans ce détail minuscule qu’Élisa Petrova lit depuis huit ans le signe que quelque chose de rare est en train de se passer.

Portrait d'Élisa Petrova, bibliothécaire jeunesse spécialisée en animation soviétique à Paris

Notre invitée

Élisa Petrova

Bibliothécaire jeunesse spécialisée en culture russe et en patrimoine de l'animation, médiathèque du 11e arrondissement de Paris. Anime depuis huit ans les ateliers « ciné-classiques soviétiques » pour enfants de 4 à 12 ans. Issue d'une famille russe établie en France dans les années 1990, elle a grandi entre le conte de Pouchkine et les cassettes VHS de Soyuzmultfilm que sa mère avait apportées dans ses bagages.

Votre parcours : de Moscou à une médiathèque parisienne

Claire Moreau : Vous n'êtes pas simplement bibliothécaire — vous êtes aussi héritière de cette culture. Comment votre histoire personnelle a-t-elle conduit à ces ateliers autour de l'animation soviétique ?
Élisa Petrova :

Ma mère a quitté Moscou en 1993 avec trois valises. Dans l'une d'elles, il y avait des cassettes VHS — Cheburashka, Nu Pogodi, Vinni-Poukh, le Hérisson dans le brouillard, les Douze Mois. Pas des livres, des cassettes. Je me souviens lui avoir demandé pourquoi elle n'avait pas emporté davantage de vêtements. Elle m'a répondu qu'on peut racheter des vêtements, mais pas l'enfance. À l'époque, j'avais cinq ans et je ne comprenais pas tout à fait ce qu'elle voulait dire. Aujourd'hui, après huit ans à observer des enfants devant ces mêmes films, je comprends.

Le glissement vers la bibliothèque s'est fait naturellement. J'ai étudié les sciences de l'information à Paris 8, et pendant ma formation j'ai proposé à la médiathèque du 11e d'accueillir un atelier expérimental autour des classiques de Soyuzmultfilm. La directrice de l'époque était sceptique — elle pensait que les parents ne viendraient pas. Le premier samedi, il y avait dix-huit enfants et neuf adultes dans la salle. L'atelier est devenu mensuel. Il n'a jamais cessé depuis.

Claire Moreau : Qu'est-ce qui vous a convaincu que l'animation soviétique méritait un atelier dédié, plutôt qu'une simple projection parmi d'autres ?
Élisa Petrova :

L'observation empirique. Je suis bibliothécaire, je crois aux preuves par le terrain plus qu'aux théories. La première chose que j'ai remarquée, c'est que les enfants qui regardaient Cheburashka pour la première fois ne zappaient pas. Ils restaient. Ils n'avaient pas l'habitude du rythme lent de ces films — certains s'agitaient au début, s'attendant à l'accélération des dessins animés modernes. Et puis quelque chose se passait, vers la quatrième ou cinquième minute, et ils se posaient. Je voulais comprendre ce mécanisme. L'atelier est né de cette curiosité.

L'autre conviction, plus personnelle, est que ce patrimoine est en train de disparaître de la mémoire collective. Les parents d'aujourd'hui qui ont grandi avec Cheburashka ont entre quarante et soixante ans. Dans vingt ans, qui racontera à leurs petits-enfants qu'il existait un studio d'animation qui produisait des films capables de bouleverser un enfant en dix minutes ? La bibliothèque est un des rares endroits où cette transmission peut encore s'opérer.

L’atelier ciné-classiques soviétiques : comment ça fonctionne ?

Claire Moreau : Concrètement, comment se déroule une séance ? Il y a une préparation, une introduction, une discussion ?
Élisa Petrova :

Chaque atelier dure une heure trente. La première demi-heure, je parle aux enfants — et aux parents, parce que les parents viennent presque toujours — du film qu'on va regarder. Pas un cours magistral : j'apporte des objets, des images, parfois un disque vinyle de la bande originale. Pour la séance Vinni-Poukh, j'apporte le livre original de Milne en russe à côté du livre de Milne en français, et on observe comment les illustrateurs ont rendu le même personnage complètement différent. Les enfants remarquent des détails qui m'échappent parfois.

Ensuite, on regarde le film en version originale russe, sans sous-titres. Ce choix est délibéré : les sous-titres orientent l'attention vers le texte et détournent du mouvement, de la couleur, de la musique. Les enfants qui ne comprennent pas le russe regardent les corps, les expressions, les décors — c'est exactement là que se trouve l'essentiel de ces films.

Après la projection, une demi-heure de discussion. Je pose des questions très simples : qui vous a semblé triste dans ce film ? Qu'est-ce qui vous a surpris ? Qu'est-ce que ce personnage voulait vraiment ? Les réponses sont toujours d'une justesse qui me touche. Un enfant de six ans m'a dit un jour que Cheburashka était triste parce qu'il cherchait quelqu'un qui le reconnaisse tel qu'il est. Ce n'est pas une lecture naïve — c'est l'essence du personnage, formulée sans jargon.

Claire Moreau : Les parents : ils participent ou ils regardent ?
Élisa Petrova :

Les deux, selon les séances. Il y a une chose que j'ai observée depuis le début : quand un parent russo-soviétique regarde Cheburashka ou Nu Pogodi avec son enfant, quelque chose se passe qui est différent de ce qui se passe dans une salle de cinéma ordinaire. Le parent se souvient. Il revoit quelque chose de lui-même enfant. Parfois les larmes viennent, discrètement. Et l'enfant, qui perçoit cette émotion sans en comprendre la source, se penche vers le film avec une attention différente — comme si l'écran devenait une fenêtre sur quelque chose d'important pour les adultes qui l'entourent.

Lors d'une séance de l'automne dernier, une grand-mère russe avait emmené sa petite-fille qui a huit ans et qui ne parle pas russe. Pendant la discussion, la petite-fille a demandé : « Mamie, tu regardais ça quand tu étais petite, toi aussi ? » La grand-mère a dit oui. La petite-fille a répondu : « Alors on a vu la même chose. » C'est exactement ce que l'atelier essaie de produire : ce moment où deux générations habitent le même film.

Médiathèque enfants regardant un vieux film d'animation soviétique

Pourquoi Cheburashka fascine encore les enfants d’aujourd’hui

Claire Moreau : Cheburashka est le personnage soviétique le plus connu hors de Russie. Qu'est-ce qui fait que ce personnage apparu en 1966 continue à toucher des enfants en 2026 ?
Élisa Petrova :

Il y a d'abord le design. Cheburashka est visuellement une énigme — des oreilles trop grandes, un corps rondouillard, de grands yeux marron. L'animateur Roman Katchtchenko a conçu ce personnage pour qu'aucun enfant ne puisse l'identifier à une espèce connue. Ce n'est pas un lapin, pas un ours, pas un chat. C'est Cheburashka. Cette inclassabilité visuelle est ce qui fait que l'enfant s'y projette facilement : personne ne lui dit à quelle case appartient ce petit être, et donc chacun peut décider qu'il lui ressemble.

Mais la vraie force du personnage est narrative. Cheburashka cherche quelqu'un qui veuille bien de lui. Il veut appartenir quelque part. Cette quête d'appartenance est universelle et atemporelle — elle touche aussi bien un enfant de quatre ans que son grand-parent. Lors d'un atelier du mois de mars dernier, une fillette de cinq ans m'a demandé après la projection : « Est-ce qu'il va trouver des amis à la fin ? » Je lui ai dit que oui, il en trouverait. Elle a soupiré et m'a dit : « C'est bien, parce que c'est trop long d'attendre. » Cette fillette avait parfaitement compris l'enjeu émotionnel du film sans comprendre un mot de russe.

Claire Moreau : Il y a dans Cheburashka une atmosphère mélancolique, légèrement triste. Est-ce que ça ne risque pas de déconcerter des enfants habitués aux dessins animés plus vifs ?
Élisa Petrova :

C'est précisément ce qui les attire, pas ce qui les déconcerte. Les enfants ont une tolérance à la mélancolie bien supérieure à ce que les adultes imaginent. Les dessins animés modernes fabriquent souvent un bonheur de surface : tout va vite, il y a beaucoup de bruit, les émotions sont signalées par des codes très appuyés — la musique gonfle, les personnages rient ou pleurent de façon évidente. Dans Cheburashka, les émotions sont contenues, suggerées par le silence, le regard, un geste lent. Les enfants d'aujourd'hui perçoivent ce changement de registre et y réagissent différemment.

Ce que j'observe concrètement : pendant les films de Soyuzmultfilm, les enfants bougent moins. Pas parce qu'ils s'ennuient — à l'inverse. Ils se concentrent. Le rythme lent n'est pas un défaut qu'il faudrait excuser, c'est une invitation à regarder autrement. Un garçon de dix ans m'a dit après une projection du Hérisson dans le brouillard : « Il se passe des choses, mais on voit pas tout. » C'est une des meilleures définitions que j'aie entendues de ce film.

Nu Pogodi et la tradition du ‘gentil méchant’ dans l’animation soviétique

Claire Moreau : Nu Pogodi est souvent présenté comme le Tom & Jerry soviétique. C'est une comparaison qui vous convient ?
Élisa Petrova :

Elle est commode mais inexacte. Dans Tom & Jerry, Tom est vraiment le méchant et Jerry vraiment le bon. La violence est symétrique et les deux personnages sont relativement interchangeables dans leurs motivations — l'un veut manger l'autre, l'autre veut survivre. Dans [Nu Pogodi](/fiches/nu-pogodi/), la relation entre le Loup et le Lièvre est plus complexe et, j'ose le mot, plus russe dans son ambivalence.

Le Loup de Nu Pogodi est un personnage raté. Il rate tout — ses plans, ses ambitions, sa vie sociale. Il fume, il est négligent, il ne réussit jamais rien. Mais il n'est pas malveillant au sens profond du terme : il veut attraper le Lièvre parce que c'est son rôle dans l'histoire, pas par cruauté. Et les auteurs, Viatcheslav Kotyonochkin en tête, lui accordent une dignité comique que Tom n'a pas toujours : il y a des épisodes où le Loup danse, chante, joue de la guitare électrique. On rit de lui mais on ne le déteste pas. Les enfants, d'ailleurs, ont souvent de la sympathie pour lui.

Claire Moreau : Cette nuance morale, est-ce que les enfants la perçoivent ou est-ce une lecture d'adulte ?
Élisa Petrova :

Ils la perçoivent très clairement, et souvent mieux que les adultes. Lors d'un atelier consacré à Nu Pogodi, j'ai posé la question : « Est-ce que le Loup est vraiment méchant ? » La majorité des enfants de moins de huit ans a répondu oui, sans hésiter — parce qu'il veut attraper le Lièvre et que c'est interdit de faire du mal aux autres. Mais deux enfants de neuf et dix ans ont dit non, ou « pas vraiment ». L'un d'eux a expliqué : « Il est nul, c'est différent d'être méchant. » Cette distinction est philosophiquement juste.

Ce que l'animation soviétique produit chez les enfants, c'est précisément cette capacité à raisonner sur les intentions et pas seulement sur les actes. Les dessins animés à morale binaire — le méchant est puni, le gentil est récompensé — forment le jugement moral, mais dans un seul sens. Nu Pogodi, comme d'autres œuvres de Soyuzmultfilm, offre quelque chose de plus riche : un espace pour se demander pourquoi les gens font ce qu'ils font, pas seulement si c'est bien ou mal.

Soyuzmultfilm : un studio qui a inventé son propre langage visuel

Claire Moreau : On parle souvent de l'âge d'or de Soyuzmultfilm entre les années 1960 et 1980. Qu'est-ce qui a rendu ce studio capable de produire des œuvres d'une telle qualité dans un système planifié ?
Élisa Petrova :

C'est une des paradoxes les plus intéressants de l'histoire culturelle soviétique. Le studio Soyuzmultfilm était financé par l'État, ses productions passaient par un comité de validation idéologique, les animateurs avaient des quotas à remplir. Et pourtant, c'est de là que sont sortis parmi les films d'animation les plus personnels et les plus libres qui aient jamais été produits. Comment ?

Plusieurs facteurs. D'abord, les animateurs de la grande époque — Lev Atamanov, Fyodor Khitrouk, Youri Norstein — avaient tous reçu une formation artistique sérieuse et connaissaient l'art populaire russe, l'iconographie byzantine, les illustrateurs de l'Art nouveau comme Bilibine. Ils avaient un répertoire visuel extraordinairement riche dont ils pouvaient s'inspirer librement. Quand Norstein conçoit [le Hérisson dans le brouillard](/fiches/herisson-dans-le-brouillard-norstein-1975-fiche-dessin-anime/), les textures qu'il invente — la gaze qui crée le brouillard, le papier calque, les fonds peints à l'huile — viennent d'une tradition artistique millénaire adaptée à un medium nouveau.

Ensuite, paradoxalement, les contraintes idéologiques ont parfois stimulé la créativité. Quand on ne peut pas représenter explicitement la dissidence, la mélancolie, ou le doute métaphysique, on les glisse dans les métaphores visuelles, les silences, les plans larges sur un paysage. Norstein a dit un jour que le brouillard du Hérisson était ce qu'il ne pouvait pas dire autrement. Ce contournement créatif est l'une des raisons pour lesquelles ces films ont une densité symbolique que peu d'animations occidentales contemporaines atteignent.

Claire Moreau : En termes de technique pure, qu'est-ce qui distingue l'animation de Soyuzmultfilm ?
Élisa Petrova :

La diversité des techniques est ce qui frappe en premier. Soyuzmultfilm n'a jamais standardisé ses méthodes. On trouve du cel animation classique comme dans Nu Pogodi, de la peinture sur verre pour certains passages du Hérisson dans le brouillard, des découpages animés, des techniques de stop-motion, des mélanges d'ombres chinoises et de dessin traditionnel. Cette diversité n'est pas un caprice esthétique : chaque film choisit sa technique en fonction de ce qu'il veut dire.

Norstein travaillait avec plusieurs couches de verre superposées, que des assistants déplaçaient manuellement d'une fraction de millimètre entre chaque prise. Une seconde d'animation pouvait lui prendre plusieurs heures. Le résultat est cette texture organique, légèrement tremblante, qui donne l'impression que les personnages existent dans un espace physique réel — pas dans un monde de plastic lisse. Les enfants le perçoivent sans le formuler. Lors d'un atelier, un garçon de huit ans a demandé si le Hérisson était « un vrai animal filmé ». Ce n'est pas une erreur naïve : c'est la réussite de Norstein.

Affiche de Cheburashka Soyuzmultfilm illustration style soviétique

La différence entre regarder avec ses grands-parents et regarder seul sur écran

Claire Moreau : Aujourd'hui, tous ces films sont accessibles en streaming. Un enfant pourrait les regarder seul sur une tablette. Que perd-il par rapport à ce que vous proposez en atelier ?
Élisa Petrova :

Il perd le contexte. L'animation soviétique n'est pas simplement un contenu à consommer : c'est un objet culturel qui a une histoire, une géographie, une généalogie. Regarder Cheburashka seul sur une tablette, c'est voir un film. Le regarder après avoir entendu parler du studio Soyuzmultfilm, des animateurs qui ont dessiné chaque image à la main, de la signification du nom « Cheburashka » dans l'argot soviétique des bazars — c'est voir quelque chose de différent.

Mais ce que perd surtout un enfant qui regarde seul, c'est la présence de quelqu'un qui se souvient. La mémoire de ces films est transmise par les corps autant que par les mots. Quand une grand-mère regarde Vinni-Poukh avec son petit-enfant et qu'elle commence à fredonner la chanson sans s'en rendre compte, l'enfant reçoit une information qui ne passe pas par le dialogue : cette chanson habite quelqu'un, donc elle est importante. C'est cette fonction de témoin vivant que l'atelier essaie de recréer, modestement, pour les enfants qui n'ont pas de grand-mère soviétique.

Claire Moreau : Et les parents d'aujourd'hui, ceux qui n'ont pas grandi avec ces films — sont-ils capables de transmettre quelque chose qu'ils n'ont pas reçu eux-mêmes ?
Élisa Petrova :

Oui, et j'en ai la preuve chaque mois. Plusieurs familles qui viennent à l'atelier sont entièrement françaises, sans ascendance russe d'aucune sorte. Les parents sont venus la première fois par curiosité ou parce qu'ils avaient entendu parler de Cheburashka, et ils continuent de venir parce que leurs enfants demandent à revenir. Ce qui se transmet dans ce cas n'est pas une mémoire familiale mais quelque chose de plus simple : le fait qu'un adulte trouve ce film beau et le dit. C'est suffisant pour qu'un enfant y prête attention.

Ce que je vois souvent, c'est des parents français qui découvrent ces films en même temps que leurs enfants et qui en sont touchés — pour des raisons différentes, mais touchés tout de même. La lenteur du Hérisson dans le brouillard, par exemple, est quelque chose qu'un adulte hyperconnecté perçoit souvent comme un manque physique de quelque chose qu'il a perdu. Cette émotion n'est pas soviétique : elle est humaine.

Comment les bibliothèques peuvent transmettre la culture russe sans être nostalgiques

Claire Moreau : La culture soviétique est un sujet délicat depuis 2022. Comment vous positionnez-vous quand vous présentez ces films à des familles dont certaines sont directement touchées par la guerre en Ukraine ?
Élisa Petrova :

C'est une question que je me pose régulièrement et que les familles me posent parfois directement. Ma réponse de fond est toujours la même : Cheburashka n'a pas d'armée. Soyuzmultfilm n'est pas le Kremlin. Les animateurs qui ont créé ces œuvres — dont plusieurs étaient juifs, ukrainiens, géorgiens, arméniens — travaillaient dans un empire culturel soviétique qui ne se confond pas avec la politique de l'État russe contemporain.

Concrètement, j'ai eu à l'atelier des enfants ukrainiens depuis 2022. Deux familles en particulier, arrivées à Paris après le début de la guerre. Lors de la première séance où ces enfants étaient présents, j'ai longuement hésité sur le choix du film. J'ai finalement projeté le Hérisson dans le brouillard — un film sur la solitude, l'errance dans un monde hostile, et la consolation d'une présence bienveillante. Une des mères ukrainiennes est venue me voir après : elle m'a dit que ce film l'avait regardée comme si elle le voyait pour la première fois. Elle l'avait regardé enfant à Kyïv. Elle pleurait. Je ne pense pas que ce moment était colonial : je pense qu'il était humain.

Claire Moreau : Quels garde-fous pédagogiques appliquez-vous pour ne pas tomber dans une présentation idéalisée de l'Union soviétique ?
Élisa Petrova :

Deux principes pratiques. Le premier : parler de contexte sans en faire une leçon d'histoire. Je dis aux enfants que ces films ont été faits dans un pays qui n'existe plus, dans lequel les gens vivaient très différemment de nous — pas toujours mieux, pas toujours pire, différemment. Je n'idéalise pas et je ne diabolise pas. Pour les enfants de moins de huit ans, cette contextualisation est légère — ils n'ont pas besoin de l'histoire du Parti communiste pour apprécier Cheburashka. Pour les plus grands, on peut aller plus loin.

Le second principe : centrer sur l'œuvre, pas sur le régime. Ce qui m'intéresse dans Cheburashka, ce n'est pas ce que ce film dit de l'Union soviétique — c'est ce qu'il dit de la solitude, de l'amitié, de la différence. Ce déplacement d'attention est ce qui permet de présenter ce patrimoine à des enfants en 2026 sans que la séance devienne un cours de géopolitique. Les œuvres qui durent sont celles qui parlent de choses que le régime politique qui les a produites ne peut pas s'approprier entièrement.

Ses 5 dessins animés soviétiques incontournables pour une médiathèque

Claire Moreau : Si une médiathèque voulait constituer un fonds minimal de l'animation soviétique pour enfants, quels cinq titres recommanderiez-vous ?
Élisa Petrova :

Ma liste est stable depuis plusieurs années parce qu'elle repose sur un critère précis : ces films ont été projetés en atelier devant au moins cinquante enfants d'âges et d'origines différents, et ont chaque fois produit une réaction significative. Ce ne sont pas des choix théoriques.

1. Cheburashka et le crocodile Gena (1969, 19 min — dès 4 ans). Le point d'entrée universel. Le design du personnage, la simplicité de l'intrigue et la mélodie de la chanson finale fonctionnent à tous les âges. Aucun enfant n'est sorti de cette projection indifférent.

2. Nu Pogodi (1969-1986, 14 épisodes de 10 min — dès 5 ans). La comédie physique est lisible même sans russe. Le Loup rate avec une telle énergie que les enfants rient de façon instinctive. Idéal pour une première séance avec un groupe hétérogène.

3. Le Hérisson dans le brouillard (Youri Norstein, 1975, 10 min — dès 8 ans). Le film le plus difficile de la liste, et le plus profond. Les enfants en dessous de sept ans sont souvent perdus. À partir de huit ans, il déclenche des discussions sur la peur, la confiance et l'amitié d'une richesse que je ne retrouve dans aucun autre film.

4. Vinni-Poukh (Fyodor Khitrouk, 1969, 10 min — dès 4 ans). La comparaison avec le Winnie the Pooh de Disney est un exercice pédagogique en soi. Le Vinni soviétique est plus philosophe, plus bavard, plus humain dans ses contradictions. Les familles qui connaissent le personnage Disney sont souvent surprises.

5. Prostokvashino (1978, 20 min — dès 6 ans). Moins connu hors de Russie, mais peut-être le plus drôle de ma liste. Les personnages — un garçon fugueur, un chat sarcastique et un chien naïf — vivent dans une ferme et débattent de tout avec une logique absurde parfaitement cohérente. Les enfants de six à dix ans le regardent en riant du début à la fin.

Ces cinq titres, Élisa Petrova les a présentés à des centaines d’enfants depuis 2018. Chaque fois, elle prépare la séance de la même façon : quelques objets posés sur une table, une musique dans le fond pendant l’accueil, pas de projecteur déroulant de connaissances. « Je veux que le film arrive avant l’information, dit-elle. Si l’enfant ressent quelque chose d’abord, il voudra comprendre ensuite. Si je lui explique tout avant, il regarde pour vérifier ce que je lui ai dit. Ce n’est pas la même chose. »

La conversation se termine comme elle a commencé : dans la salle d’animation, après que les derniers enfants sont partis avec leurs parents. Élisa Petrova réempile les coussins. Sur l’écran éteint, on devine encore le reflet des fenêtres du 11e. Quelqu’un a oublié une écharpe rouge sur une chaise. Dans deux semaines, il y aura une nouvelle séance — Prostokvashino, cette fois. Dix-neuf enfants inscrits, dont trois qui n’ont jamais entendu parler de l’Union soviétique, et une petite-fille qui vient avec sa grand-mère originaire de Minsk.

Pour aller plus loin, nous vous recommandons de consulter notre fiche sur Cheburashka et le crocodile Gena, l’histoire complète du studio Soyuzmultfilm, notre fiche détaillée sur Nu Pogodi et notre panorama des dessins animés russes pour enfants. Pour les séances en médiathèque ou en famille, la Cinémathèque française organise régulièrement des rétrospectives dédiées au patrimoine de l’animation mondiale, incluant les classiques soviétiques.

Pour la question de la préservation du patrimoine culturel russe en diaspora, le site Héritage Russe recense les associations, médiathèques et ressources disponibles en France pour les familles russophones ou simplement curieuses de cette culture.