Le Winnie l’ourson d’Alan Alexander Milne, publie en 1926 au Royaume-Uni, a donne lieu a deux adaptations animees majeures dans le monde. La premiere, la version Disney lancee en 1966, est mondialement connue. La seconde, beaucoup moins diffusee en Occident mais tout aussi reussie, est la trilogie sovietique realisee entre 1969 et 1972 par Fedor Khitrouk aux studios Soyuzmultfilm. Ces trois courts-metrages totalisent une trentaine de minutes et offrent une interpretation radicalement differente, depouillee, poetique et drole, du petit ourson gourmand.
Cette fiche presente les trois films, leur origine, leur esthetique et la place qu’ils occupent dans la culture russe.
Les trois courts-metrages
Le premier, sobrement intitule Vinni Poukh (1969), dure onze minutes. Il adapte le premier chapitre du livre de Milne : Vinni cherche du miel, decide de voler jusqu’a un arbre en s’accrochant a un ballon, se fait prendre par les abeilles. Deja, la personnalite de l’ourson est posee : philosophe distrait, amateur de miel, improvisateur de petits vers chantes.
Le deuxieme, Vinni Poukh en visite (Vinni Poukh idet v gosti, 1971), raconte la visite de Vinni et de Piglet chez le Lapin (Krolik). Vinni mange tellement qu’il reste coince dans le trou a la sortie et doit attendre de maigrir avant de pouvoir en sortir. Episode culte, profondement drole, qui utilise a plein la caracterisation du gourmand perpetuellement affame.
Le troisieme, Vinni Poukh et le jour des soucis (Vinni Poukh i den zabot, 1972), est le plus long et raconte l’anniversaire de Ia (Eeyore), ane triste qui a perdu sa queue. Vinni et Piglet preparent des cadeaux qui se transforment en mini-catastrophes attendrissantes.
L’origine : la traduction de Boris Zakhoder
La version sovietique ne decoule pas de l’adaptation Disney mais directement du texte original de Milne, traduit en russe par Boris Zakhoder en 1960. Zakhoder est un poete et traducteur de premier plan qui a notamment traduit Lewis Carroll. Sa version russe de Winnie est plus qu’une traduction : c’est une recreation litteraire. Il a invente le nom Vinni Poukh (mot a mot : duveteux comme un duvet), garde les personnages mais restructure l’ecriture.

Cette traduction est devenue la reference russe de Winnie. Elle est editee en permanence depuis 1960, vendue a des millions d’exemplaires, lue a haute voix dans les familles. C’est a partir de ce livre que Fedor Khitrouk a construit l’adaptation animee, sans avoir vu au prealable la version Disney.
Le choix d’une animation simplifiee
Fedor Khitrouk est un des grands realisateurs de Soyuzmultfilm. Au moment de Vinni Poukh, il est deja un auteur reconnu. Il a choisi un style d’animation volontairement simple, presque enfantin, en reaction a ce qu’il jugeait trop sophistique chez Disney. Les decors sont peu detailles, les arbres sont des formes vertes stylisees, le ciel est uni. Les personnages ont des traits epais, presque dessines par un enfant.
Cette apparente simplicite cache un travail considerable. L’expressivite des personnages repose sur l’economie des mouvements et la precision des gestes. Vinni marche d’une certaine facon, Piglet d’une autre. Leurs regards, leurs silences, leur facon de tourner la tete sont travailles pour donner un maximum de caractere avec un minimum de lignes.
Cette epure a influence toute une generation d’animateurs europeens independants qui cherchaient une alternative au style domine par Disney. Elle est aujourd’hui consideree comme un classique du design minimaliste en animation.
Evgueni Leonov et les voix
Le doublage est sans doute le plus grand atout des trois films. Evgueni Leonov (1926-1994), acteur culte du cinema sovietique connu pour ses roles comiques dans de nombreux classiques, prete sa voix a Vinni Poukh. Sa performance est inoubliable : un ton chantant, gourmand, contemplatif. Il module sa voix en fonction du moment, improvise les petits vers que le personnage chantonne en marchant. On a l’impression que Vinni pense a voix haute.

Iya Savvina fait Piglet avec une voix aigue et timide, parfaite pour le petit cochon. Zinovii Gerdt interprete le hibou en accentuant le pedantisme. Cette distribution est consideree comme definitive par les amateurs russes : aucune nouvelle adaptation n’a jamais pu s’imposer face a ces voix fondatrices.
La musique de Moisei Weinberg
La partition est signee Moisei Weinberg, compositeur classique reconnu qui a ecrit des musiques de films et des oeuvres symphoniques. Les themes de Vinni Poukh sont simples mais memorables. La petite chanson que Vinni invente en marchant — Je suis un tout-petit nuage — est devenue un classique. La musique souligne les moments de lyrisme et les gags sans jamais etre envahissante.
Reception, diffusion et disponibilite
Les trois courts-metrages ont rencontre un succes immediat en URSS. Ils ont ete diffuses a la television, edites en bobines 16 mm pour les clubs d’enfants, transforms en livres illustres pour les editions Detskaya Literatura. Pour des generations d’enfants sovietiques, Vinni Poukh est l’Winnie, celui de Disney restant largement inconnu jusqu’apres 1991.
En France, les courts-metrages ont circule discretement dans les cinematheques et les festivals. Ils sont disponibles sur la chaine YouTube officielle de Soyuzmultfilm, en version russe. Des editions DVD europeennes avec sous-titres existent. Une version doublee en francais a ete produite et se trouve parfois sur des plateformes specialisees.
Pour decouvrir l’univers Milne en version russe, voir notre fiche sur Cheburashka, autre grand succes de Soyuzmultfilm de la meme annee, et notre guide de la litterature jeunesse russe. Pour une autre adaptation animee tiree de livres russes, voir notre fiche sur Trois de Prostokvachino.
Conclusion
Vinni Poukh de Fedor Khitrouk est l’une des plus belles reponses europeennes a la domination Disney dans l’animation jeunesse. Depouille, poetique, drole, porte par la voix inoubliable d’Evgueni Leonov, il offre un Winnie completement different mais tout aussi convaincant. Les familles francophones qui grandissent avec la version Disney gagneraient beaucoup a decouvrir aussi cette version russe — elle donne une autre dimension au personnage et illustre magistralement la richesse de l’ecole d’animation sovietique.